Trois jupes, trois vies à Hong Kong

Barbara Willi 2011

Une femme en jupe à Hong Kong. Crédits photo : Flickr/CC/Barbara Willi

Droites, sages ou sexy, on croise de nombreuses jupes à Hong Kong. Ces vêtements que les femmes de la ville fixent à leurs tailles racontent tous une histoire différente. Après quelques semaines d’observation, il me semble avoir rencontré principalement trois jupes, trois vies.

La première est sérieuse, on la retrouve surtout en centre-ville à l’heure du déjeuner. Elle avance d’un pas pressé et se fait à peine remarquer. C’est la jupe-crayon des business women. La seconde avance en rang, un peu maladroitement. Elle se fond dans la masse de celles qui lui ressemblent. C’est la jupe des écolières en uniformes scolaires. Enfin, le soir près d’un club aux néons tremblotants on peut en apercevoir une troisième. Elle ne cache jamais rien et se veut attirante. C’est la jupe des prostituées du quartier de Wanchai.

La jupe-crayon des business women 

Les femmes ont su se faire une place dans le secteur financier, qui domine l’économie de la ville. Aujourd’hui, 47% des employés du quartier d’affaires de Central sont des femmes. Un cas rare en Asie. Mais pour Season, « la finance reste un monde d’homme ». Cette jeune femme hongkongaise travaille actuellement pour HSBC, elle est vêtue d’une jupe-tailleur noire s’arrêtant juste au-dessus des genoux, comme la plupart de ses collègues féminines. « Tous les plus hauts postes sont occupés par des hommes » ajoute-t-elle. En effet, seulement 9% des dirigeants de compagnies étaient des femmes en 2011. Les écarts de salaires sont également présents, bien qu’ils se soient considérablement réduits depuis les années 1980. Dans la finance, les femmes gagnaient 29% de moins que les hommes en 2013. Soit une inégalité presque équivalente à l’écart salarial dans le secteur privé français, où le revenu des femmes est de 28% inférieur à celui des hommes.

A gauche, un exemple de jupe-crayon

Des femmes d’affaires à Hong Kong. Crédits photo : Flickr/CC/Marcelo Druck

 

Ces business women hongkongaises travaillent pourtant autant que leurs homologues masculins, en moyenne 54 heures par semaine. Cependant, elles font moins d’heures supplémentaires jusque tard le soir. Car c’est principalement à elles que revient la responsabilité de s’occuper de leurs enfants ou de leurs parents âgés. Etre une femme dans le quartier d’affaires de Hong Kong repose sur un paradoxe selon Helena Wong, experte en gender studies à la Hong Kong Polytechnic University.

« Hong Kong est la rencontre entre l’Occident et l’Orient. D’un côté, les femmes ont plus d’opportunités professionnelles que dans beaucoup d’autres pays et certaines femmes sont des leaders reconnues. Mais la société reste conservatrice et les stéréotypes sont encore très présents », explique cette femme d’affaires.

Des stéréotypes que le port presque systématique de la jupe-tailleur par les femmes travaillant dans la finance illustre parfaitement. Loin d’être une libre revendication de la féminité, la jupe crayon est considérée comme plus appropriée pour une femme que le pantalon, trop « masculin ». Season s’étonne que je m’interroge sur le port de la jupe par les femmes d’affaires, car c’est pour elle une évidence. Elle définit d’ailleurs sa jupe comme « un uniforme ».

La jupe longue des écolières

L’accès à l’éducation n’est pas un problème pour les jeunes Hongkongaises, elles sont même aujourd’hui légèrement plus nombreuses que les hommes à atteindre le lycée et à obtenir un diplôme universitaire. Héritage colonial britannique, l’uniforme scolaire est particulièrement répandu et le port de la jupe largement imposé. Longue et de couleur sombre, la jupe des écolières se veut sobre et sage.

Des collégiennes hongkongaises attendant le métro après l'école.  Crédits Photos: Marcus Wong/Flickr

Des collégiennes hongkongaises attendant le métro après l’école.
Crédits Photos: Flickr/CC/Markus Wong

 

Tout comme Season, le groupe d’écolières que j’aborde est surpris que je leur demande leur avis sur la jupe. « Mais…C’est obligatoire ! » répond tout simplement l’une d’entre elles. « Les pantalons à l’école c’est pour les garçons », commente une deuxième tout en pouffant discrètement. Elles ne semblent pas particulièrement dérangées par cette composante de l’uniforme.

Mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Ainsi l’experte en gender studies Helena Wong considère que le système éducatif perpétue les stéréotypes et que le port de la jupe en est un exemple. Le cas de Kwong Ho-ying, une professeure des écoles, en est un symbole. Cette jeune femme enseignait en pantalon noir et a dû démissionner en 2007 après que la direction de l’école ait tenté à plusieurs reprises de la forcer à porter une jupe. Après trois ans de batailles juridiques, la jeune femme a obtenu en 2010 des excuses et une compensation.

« Je ne suis pas une top-modèle, une professeure n’a pas besoin de porter une jupe, alors pourquoi nous forcer à porter une robe ou une jupe ? » s’indignait-elle.

Alors que dans certains pays les femmes revendiquent le droit de découvrir leurs jambes, il semble que l’habit soit vu comme un instrument de discrimination par certaines femmes à Hong Kong.

La mini-jupe des prostituées

Le problème de la prostitution à Hong Kong a été particulièrement mis en lumière en novembre dernier, après la découverte du meurtre de deux prostituées indonésiennes par un banquier anglais à Wan Chai. Les riches expatriés sont les principaux clients des nombreuses femmes d’Asie du Sud-Est se prostituant dans ce quartier. Elles viennent principalement des Philippines, de Thaïlande ou d’Indonésie.

Certaines font partie des nombreuses domestic helpers –employées de maison- de la ville et arrondissent ainsi leur fin de mois. D’autres ont été recrutées dans leur pays d’origine par des membres des triades –la « mafia » hongkongaise- et partent à Hong Kong dans l’espoir d’une vie meilleure. Elles sont dans ce cas dépendantes d’un « manager », à qui elles doivent rembourser leur billet d’avion et payer leur loyer. D’autres encore opèrent seules, l’unique forme de prostitution légale à Hong Kong. La diversité des cas rend difficile le calcul de l’ampleur du phénomène. Le journal South China Morning Post estime à 200 000 le nombre de prostituées, un chiffre en augmentation.

Des prostituées et des clients potentiels dans le quartier de Wan Chai Crésits Photos: AmaurydR/Vice

Des prostituées et des clients potentiels dans le quartier de Wan Chai. Crédits Photo : Vice/AmaurydR (libre de droits)

 

Le soir, elles enfilent un top léopard, des talons aiguilles et une mini jupe noire ou flashy pour aguicher les clients -principalement occidentaux- des bars alentours. Certains établissements leur versent une petite commission pour chaque verre qu’un homme leur paie. Etant une femme, il m’est impossible de les aborder pour leur poser quelques questions. « Le manager ne va pas être content » répondent-elles. En effet, les « managers », ou les « mama-san », comme on les appelle si ce sont des femmes, les surveillent et veillent à ce qu’elles consacrent leur temps à aborder des clients potentiels de sexe masculin.

Il est en revanche possible de se renseigner sur leurs conditions de vie à travers des associations, telles que Action for Reach Out. Selon l’ONG, les sex workers font face à de nombreux problèmes de sécurité et de santé mentale et physique. Nombreuses sont aussi celles à vivre à plusieurs dans des appartements délabrées. En effet, elles ne peuvent se permettre plus car elles envoient en général une partie de leurs revenus à leurs familles. Etant souvent en situation irrégulière sur le territoire de Hong Kong et pratiquant une activité illégale, ces femmes osent rarement demander de l’aide. La plupart espèrent trouver un jour à travers leur activité un mari riche qui les sortira de cette situation.

Candice A. 

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