CINQ HEURES — À l’ombre des grandes tours de Londres, ils vendent du poisson frais depuis des générations

Il est environ une heure et demie du matin quand Chris arrive, comme tous les matins, au marché de Billingsgate, dans le sud-est de Londres. Il est porter dans le dernier marché grossiste de poissons de la capitale anglaise. Les « porteurs » transfèrent la marchandise jusqu’aux camions ou dans les réfrigérateurs géants, aux portes du marché tandis que les vendeurs négocient les prix et préparent les commandes. Environ vingt cinq mille tonnes de poisson et de fruits de mer circulent par ces couloirs tous les ans.

Frais, congelé, salé, séché ou fumé, le poisson vient de toutes les mers du monde pour finir dans les assiettes de restaurateurs ou les réfrigérateurs d’hôtels et de poissonneries. « Avant », m’explique Chris, « il y avait de la morue, du maquereau, du saumon ». Aujourd’hui, les produits ont le goût salé de mers plus lointaines : un client par exemple achète du requin.

Billingsgate se situe dans les docklands, ancien centre portuaire londonien devenu quartier d’affaires. En face du marché, Canary Wharf, ou « l’île au chiens », accueille les gratte-ciels de grandes entreprises comme Barclays, HSBC, Clifford Chance ou encore l’agence de presse Reuters. Les tours en verre rappellent la modernité de Londres, alors que le marché de Billingsgate, lui, semble arrêté dans le passé. Le temps est aussi relatif pour les ouvriers qui y travaillent. Leur journée de travail commence à une heure du matin, et se poursuit jusqu’à 11h environ.

 

« C’est épuisant » m’avoue Chris. Mais c’est une tradition familiale. Beaucoup de commerces sont familiaux, et le métier de porter passait de génération en génération. George, 18 ans, travaille dans l’entreprise familiale, Bobby’s Fish. Robert, son père, travaillait lui aussi pour son propre père il y a 25 ans. Aujourd’hui il dirige l’affaire et son fils l’aide. Entre les étals de poissons, les maraîchers se lancent des vannes. Une camaraderie sincère se mêle à l’odeur salée du poisson frais. La plupart des porteurs et des commerçants se connaissent depuis des années et leurs amitiés ont été cimentées par de longues heures de travail au petit matin.

Heureusement, car le temps leur manque pour nouer d’autres relations. « On a pas beaucoup de vie sociale », reconnaît Chris. La camaraderie passe par cette compréhension tacite : tous connaissent les problèmes personnels des uns et des autres, souvent liés à l’incommodité de leurs horaires de travail. Avec un travail aussi prenant, c’est difficile d’avoir des amis et une famille. George, pourtant insiste : « Je ne laisse pas ça m’affecter ». « Si je veux sortir et voir mes amis, je vais les voir… Même si je viens au travail directement ensuite. »

Le marché bat au rythme de l’horloge qui domine, au plafond : depuis une heure et demie du matin, les chariots font la course dans tous les sens, suivis d’hommes vêtus de manteaux blancs et bottes en caoutchouc. En bruit de fond : des exclamations et des téléphones qui sonnent sans cesse. Les marchés sont conclus et le poisson balancé dans des boîtes, puis transporté dans les vans par des hommes couverts de couches de vêtements et de bonnets ou casquettes. Vers 8:00 les stands ferment, les sols sont nettoyés au jet d’eau, les chariots rangés, tout ça avant que le Londonien moyen ait ouvert l’oeil.

Clara Hernanz.

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