CINQ HEURES – De l’obscurité à la lumière : briser le tabou du suicide en Irlande

Il est 5h00 du matin passées en Irlande, la nuit laisse place au jour. Dans la cours de l’école secondaire de garçons de Tralee (Comté Kerry), un musicien joue au milieu d’une foule vêtue de t-shirts jaunes, bien réveillée malgré l’heure très matinale. Tous viennent de participer à la marche caritative From Darkness Into Light (De l’obscurité à la lumière) organisée par la Pieta House (Maison de la piété).

Cette association à but non lucratif a ouvert ses portes il y maintenant dix ans à Dublin, avec pour but ultime de venir en aide aux personnes suicidaires. Sa fondatrice, Joan Freeman, psychologue et thérapeute, avait à cœur de parler du suicide, sujet bien souvent tu et incompris, notamment ici en Irlande où la religion catholique est très présente. En 2009 était organisée à Dublin la première édition de From Darkness into Light, à laquelle 400 personnes avaient participé. En 2017 ont été recensés quelques 150 000 participants sur quatre continents (Asie, Europe, Amérique, Océanie), permettant ainsi de lever des fonds pour sensibiliser le public aux souffrances des personnes suicidaires et créer de nouveaux centres Pieta.

Les premiers pas dans le noir

A Tralee, pour la seconde édition locale, le rendez-vous était donné à 4h00. Les rues qui mènent au point de départ sont désertes, il n’y a aucun bruit. Puis petit à petit, dans la pénombre, se détachent des silhouettes filant toutes vers le gymnase de l’école de garçons de la ville. Un homme éclairé seulement par une lampe frontale nous indique où nous garer. Le parking est bien rempli, beaucoup de participants sont déjà arrivés. Lorsque nous rejoignons à notre tour le point départ, malgré la nuit noire, nous sommes éblouis par la marée jaune des t-shirts officiels de l’évènement. Les retardataires s’inscrivent encore et déposent leurs dons, d’autres s’échauffent, certains se frottent les yeux pour chasser la fatigue. Dehors, un stand photo est installé, ainsi qu’une grande toile sur laquelle nous sommes invités à laisser des paroles bienveillantes pour les personnes se trouvant dans un moment difficile de leur vie. On peut y lire des « courage » , « on est avec toi » , mais aussi des « repose en paix » et des pensées adressées aux familles des victimes.  Vient ensuite le moment de rejoindre le sas de départ. Quelques mots sont prononcés par les organisateurs, remerciant les nombreux participants de soutenir la cause de la Pieta House.

La bannière aux mots d’espoir. © CrossWorlds / Olga Lévesque

La bannière aux mots d’espoir. © CrossWorlds / Olga Lévesque

 

A 4h15, la marche est lancée. Dans la foule, on reconnaît des familles, des amis, des jeunes, des moins jeunes. Cet événement est pour beaucoup devenu une tradition. D’autres ont rejoint la marche il y a peu. C’est le cas d’Amy, 28 ans et doctorante en psychologie qui y participe depuis deux ans. L’année dernière, c’était à Dublin qu’elle marchait, où elle avait été inspirée par des amis à soutenir cette cause à laquelle elle se retrouve confrontée dans son cadre professionnel.

Le parcours de cinq kilomètres réserve bien des surprises aux participants. Le deuxième kilomètre est dédié au silence. On n’entend alors plus que le bruissement des pas et les murmures des participants. Pourtant, ce silence n’est ni pesant, ni étouffant. Le long des rues sont disposées des centaines de bougies. A l’entrée du centre de la Pieta House de Tralee, on peut lire le mot « Hope » (espoir) accroché au grillage. Certains s’y arrêtent un instant, semblent réfléchir, prier peut-être.

Message d’espoir devant le Pieta House de Tralee. © CrossWorlds / Olga Lévesque

Message d’espoir devant le Pieta House de Tralee. © CrossWorlds / Olga Lévesque

 

10 personnes par jour

En Irlande, chaque jour, 10 personnes tentent de se suicider ou s’ôtent la vie, selon Aidan O’Sullivan, président de From Darkness Into Light Tralee.  D’après PISA (un projet de recherche qui s’occupe des personnes ayant tenté à plusieurs reprises de se suicider), ce sont les hommes qui sont le plus en proie à passer à l’acte, et ils seraient le plus vulnérables entre 35 et 44 ans. Les milieux ruraux, où habite 37,3% de la population (20,4% en France), montrent également des chiffres de suicide plus élevés que dans le reste du pays.

Pour éclairer leur chemin, les participants ont apporté des torches multicolores, des bougies, voire des guirlandes lumineuses. Bien que cette marche soit organisée pour une cause tragique, les visages sont souriants.

Le jour n’est pas encore là et pourtant, dans les rues de Tralee, il ne fait plus nuit.

La marée jaune de participants à la marche. © Darkness Into Light (avec autorisation)

La marée jaune de participants à la marche. © Darkness Into Light (avec autorisation)

 

Pour Aidan O’Sullivan, président de Darkness into Light de Tralee, il était essentiel que ce soit un événement lumineux. « Il m’importait beaucoup d’apporter de la couleur à cette sensibilisation. Nous avons notamment décoré la rue principale avec de grandes bannières jaunes. Ainsi, tout le monde savait que ça allait avoir lieu. Nous avons aussi inclus de la musique, avant mais surtout après la marche, de façon à ce que les participants puissent en profiter. »

5h00 : l’heure de l’émotion

De la musique, il y en a eu aussi tout au long du quatrième kilomètre. Lorsque nous pénétrons dans le parc de la ville, un orchestre se met à jouer. Puis, plus loin, sur de la musique lyrique, une danseuse parée de lumière virevolte gracieusement. Quelques mètres plus tard, une douce mélodie se fait entendre. Un écran est installé au milieu des arbres. Sur celui-ci, on peut voir des photos de victimes du suicide et des textes de leurs proches. Après un appel à participer sur les réseaux sociaux, certains locaux ont envoyé leurs contributions qui ont pu être installées. Finalement, à 5h00, après la noirceur du parc et ces émotions fortes, c’est le jour et ses vives couleurs que nous apercevons.

Nous venons de passer de l’obscurité à la lumière. 

Le jour se lève sur Tralee au matin de la marche caritative "From Darkness Into Light". © CrossWorlds / Olga Lévesque

Le jour se lève sur Tralee au matin de la marche caritative « From Darkness Into Light ». © CrossWorlds / Olga Lévesque

 

Le dernier kilomètre se fait aux couleurs du lever du soleil et sous les applaudissements des organisateurs. A l’arrivée, à 5h00, tout le monde se rassemble dehors pour admirer les premières lueurs d’une nouvelle journée. Du thé, du café et des pâtisseries attendent les participants qui les savourent en écoutant des ballades jouées à la guitare.

«Un souvenir positif de leurs proches disparus »

Il est 8h00 lorsqu’Aidan O’Sullivan, les organisateurs et les quelques 40 volontaires finissent par quitter les lieux de la marche pour rentrer chez eux. Pour eux, cette édition a été un succès, tout s’est déroulé sans accroc. Mais ce n’est que quelques heures plus tard que cet accomplissement a pris tout son sens. « Vers 10h30, lorsque j’ai rallumé mon téléphone, tout s’est emballé », raconte Aidan O’Sullivan. « Des messages privés, des emails, des sms. Sur la page Facebook de l’événement les gens partageaient aussi leurs photos et vidéos, nous remerciaient pour l’organisation. J’étais complètement dépassé par ce retour. C’était très émouvant parce que beaucoup étaient émus, dans un bon sens. C’était pour eux un moment heureux, un souvenir positif de leurs proches disparus. On ressent toute cette émotion. »

Grâce à l’édition 2017 de Darkness into Light, plus de 3,5 millions d’euros ont été levés à travers le monde, pour être ensuite reversés à Pieta House et soutenir l’accompagnement des personnes suicidaires. Pour Aidan O’Sullivan, le combat ne s’arrête pas là : il faut faire pression sur les gouvernements pour la mise en place de plus de structures pouvant accueillir les personnes dans le besoin lorsque les bénévoles finissent leur journée de travail.

En France, où 27 personnes par jour s’ôtent la vie selon le dernier rapport de l’Observatoire National du Suicide, il n’existe aucune marche comme celle-ci. Un manque à combler selon Aidan O’Sullivan. Pourquoi pas avec l’organisation de collectes de fond comme From Darkness Into Light

Suicide Ecoute France : 01 45 39 40 00 (7j/7 – 24h/24)

Olga Lévesque

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