CINQ HEURES — Il est cinq heures, le monde s’éveille

CrossWorlds invite à regarder de nouveau ce que l’on croit déjà connaître en France. Ce mois-ci, nous vous parlons de cinq heures du matin dans les pays de nos correspondants. L’édito ci-dessous présente les  articles de nos correspondants répartis dans 13 pays, qui seront publiés lors des quatre prochaines semaines.

Cinq heures, c’est l’heure où ça commence, l’heure où ça finit. Les bus ne roulent pas encore ; mais les conducteurs sont déjà en chemin vers leur cabine. L’ombre s’évapore, la nuit peu à peu s’en va, presqu’en secret. Le jour n’ose pas encore dire son nom, il s’installe en catimini.

Les photographes ont un mot pour l’heure qui précède le lever du soleil : c’est l’heure dorée. Sa lumière est unique. Meik Wiking (auteur du Livre du hygge, Mieux vivre la méthode danoise) écrit : « Je pense être tombé amoureux de toutes les femmes que j’ai prises en photo durant cette heure-là, la fraction de seconde que dure la prise ».

Cinq heures, c’est l’éphémère beauté, le silence de la nature, la promesse d’un nouveau jour, et la dilution de celui d’avant.

Cinq heures délicates ?

Qu’attendre d’une heure où il ne se passe rien ? C’est bien là l’étonnante puissance de ces cinq heures : elles sont le foyer de l’imprévu. Ce ne sont pas Dutronc et Lanzmann qui me contrediront. Après avoir passé la nuit à enregistrer « Il est cinq heures, Paris s’éveille », ils trouvent encore leurs arrangements plats. Roger Bourdin, un flûtiste qui travaillait dans le studio d’à côté, passe par là et improvise le solo qui rendra la ballade si iconique.

Il est toujours cinq heures quelque part. © CrossWorlds / Marie Gros

Il est toujours cinq heures quelque part. © CrossWorlds / Marie Gros

 

Cinq heures : heure des étonnantes naissances et des fins bancales. Ici une idylle qui naît à la faveur d’un taxi partagé, là un trajet en Noctilien à l’odeur rance de vomi. La douce confidentialité de ces cinq heures est certes propice à de jolis débuts, mais elle offre aussi son ombre vacillante à une certaine noirceur, de celles qui ne sont presque pas faites exprès.

C’est le rêve qui se termine. L’Ingénue Libertine de Colette qui range ses coupures de journaux et cesse de vagabonder. C’est l’heure où les travestis se démaquillent, où les strip-teasers se rhabillent. L’heure où l’on quitte le club, l’esprit un peu embrumé, tantôt seul, endormi ou prêt à envoyer des textos idiots, tantôt relativement mal accompagné. Comme une roulette de casino, ce qui se passe à l’aune des cinq heures d’un soir de fête est souvent aléatoire. C’est peut-être aussi l’heure d’un walk of shame, ou celle où les amants volages désertent le lit de leur amour d’une nuit. Quand la nuit se dissipe et que l’on revient à ses sens, ce peut être l’aube des regrets. Comme une dernière chance d’avoir une vie secrète, juste avant que les gens bien ne se réveillent… Vous savez,  ceux à qui le monde appartient, ceux qui se lèvent tôt.  

Cinq heures brutales

Toutes les cinq heures ne sont pas dorées. Cinq heures dans la rue, ce sont les poubelles qui attendent d’être ramassées, le silence menaçant de la nuit sombre d’hiver, les ombres fuyantes des alcôves. Cinq heures du matin, cinq heures du noir. Vous marcheriez seul dans la rue à cinq heures, vous ? Personne à appeler, pas de patrouilles, pas de badauds. Même les villes les plus grouillantes se taisent à cinq heures.

C’est aussi l’heure de fin des gardes de nuit. Les vigiles raccrochent le talkie, les infirmières plient la blouse. Cinq heures, c’est brutal quand on n’a pas le loisir d’observer les lumières de l’aurore. Des néons des usines au froid des postes de garde ou des péages, le petit matin n’a rien de bucolique chez ceux qui auraient bien préféré observer le fond de leur lit. Cinq heures dans une bouche de métro, cinq heures sur un coin de carton. C’est peut-être l’heure la plus longue, quand il n’y a rien pour animer l’attente. On s’ennuie quand on ne peut pas dormir. C’est la dernière traite d’une longue nuit, d’une morne violence. Ça peut être le tumulte d’une caserne de pompiers, l’alarme stridente d’un réveil cent fois maudit en banlieue lointaine. Cinq heures en marge, ce n’est pas la volupté duveteuse au creux de draps blanc cassé.

 

Cinq heures toutes seules

« Cinq heures du mat j’ai des frissons, je claque des dents et je monte le son, seul sur le lit, dans mes draps bleus froissés, c’est l’insomnie, sommeil cassé, je perds la tête, et mes cigarettes sont toutes fumées, dans le cendrier, c’est plein d’Kleenex et d’bouteilles vides, j’suis tout seul, tout seul, tout seul »

Chacun fait c’qui lui plaît, Chagrin d’amour

Cinq heures du mat’, l’heure des junkies ? Des insomniaques qui, usés par la caféine, la cigarette ou le whisky, lancent au dehors leurs regards fébriles ? C’est l’heure des solitaires, ceux qui ont peut-être pleuré toute la nuit, mais aussi ceux qui aiment simplement le silence. Une heure bleue. Et finalement, qu’importe pourquoi : c’est une heure intime. Un accord tacite qui devient caduque dès lors que les moteurs des bus se mettent à chauffer et les radios-réveil se mettent à brailler.

Mais bientôt, les premiers pas claquent sur les pavés. Le boulanger, qui ne vous a pas attendu pour se lever, embaume le quartier. On crie déjà sur les marchés. La foule grossit, peu à peu, chamboule cette heure suspendue. C’est une heure fuyante. Si l’on s’arrête pour la vivre, la contempler, on la sentira nous filer entre les doigts. C’est une heure insaisissable, chimérique. Elle se consume à mesure qu’elle s’apprécie. La vraie question, ce n’est pas ce qu’on peut attendre d’elle, mais à quoi elle nous prépare. Vers quoi le monde se met-il en branle, pendant cette heure transitionnelle ? Comme une porte invisible de la voie 9 ¾, cinq heures nous glissent doucement vers une nouvelle journée.

Alors cinq heures douces, cinq heures fiévreuses, violentes, laborieuses, peureuses ou à oublier, la singularité des expériences ne doit pas nous faire oublier que finalement, il est toujours cinq heures quelque part.

Et si pour le monde entier, c’était la fin de la nuit ?

Laure Vaugeois

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