CINQ HEURES — Saad, le Dépanneur du coin de Montréal

Cinq heures du matin, un horaire dont on ne sait que faire. Trop tard pour faire la fête, trop tôt pour recommencer à vivre. Cinq heures du matin, ce sont les étudiants oisifs de l’avenue du Mont Royal, aux rires graveleux et au pas chancelant, s’engouffrant dans les quelques diners ou restaurants à l’américaine encore ouverts. C’est l’exception, la transgression, la fin d’une nuit blanche aux accents d’épopée. Après avoir longtemps festoyé, les aventuriers, satisfaits et épuisés, se délectent de sous-marins, de cheesecake chocolatés et autres trophées pour jeunes enivrés.

 

Mais pour d’autres, cinq heures du matin, c’est la fatigue banale, celle qui n’a rien à raconter. Celle des dernières heures d’une nuit passée à travailler. Pour Saad, caissier au Dépanneur du Coin, cinq heures du matin, ce sont 12 dollars 25 – soit un dollar de plus de gagné qu’à cinq heures de l’après-midi. Ce dollar supplémentaire est une aubaine : aucune norme québécoise n’oblige sa gérante à le lui accorder.

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Saad derrière la caisse, avec ses gants de cuisinier. © CrossWorlds / Clément Foutrel

 

« Quarts de nuit » et rêves de scaphandrier

Debout derrière la caisse encombrée de bonbons, de paquets de chewing-gum aux couleurs criardes, il semble à peine surpris lorsqu’on demande à l’interviewer. Comme si la nuit l’avait vidé de toute capacité à s’étonner. « Désolé si je ne suis pas réactif, j’étais en train de m’endormir », lâche-t-il en riant, les yeux ensommeillés. Comme 8.5% des travailleurs canadiens, Saad fait régulièrement des « quarts de nuit ». Trois fois par semaine, de 23 heures à 7 heures du matin, il dépanne fêtards et travailleurs en manque de sucre et de café.

« What makes me endure this life? I know it’s just a phase » (Ce qui me fait endurer cette vie : je sais que c’est provisoire), affirme-t-il avec l’assurance des ambitieux. Saad est arrivé d’Algérie il y a un an, et travaille pour payer son DEP (l’équivalent québécois du CAP) de soudage montage. Il rêve de devenir scaphandrier. Les nuits passées au Dépanneur ne sont pour lui qu’une étape temporaire, un bras de fer que sa volonté doit gagner. Un bras de fer pour l’argent, mais pas seulement : « Ma religion m’interdit de vendre de l’alcool, et ici, on n’en vend plus à partir de 23h. Donc pour moi, le travail de nuit, c’est halal ! », confie-t-il sur le ton de la plaisanterie.

Des muffins à dormir debout

Un combat forcé, mais mené avec fierté. Lorsque Saad parle de son travail, il s’anime, et ses gestes se teintent de professionnalisme. Adoptant par réflexe la posture du manager, il explique : « Ce n’est pas tout le monde qui peut travailler la nuit, car il faut faire deux tâches au lieu d’une : le service à la clientèle et la production de muffins ». La démonstration ne se fait pas attendre : à peine Saad a-t-il fini sa phrase que le four se met à sonner. Il court alors vers l’arrière de la boutique, se hâtant de sortir la première fournée de muffins chocolatés. « J’ai un collègue qui arrive deux heures en avance toutes les nuits pour les préparer. Moi, la gérante m’a appris à les faire en même temps que de servir les clients. Je ne les fais jamais brûler », affirme-t-il, rangeant les pâtisseries avec application.

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Les muffins de Saad (« les meilleurs de la ville »). © CrossWorlds / Clément Foutrel

 

Avant de pouvoir travailler de nuit, Saad a suivi une formation avec la gérante, qui lui a inculqué les gestes du métier. « Les gens de nuit, c’est les gens en qui la gérante a confiance », confie-t-il avec une fierté à peine masquée. Saad a des réflexes de vendeur – il est souriant, à l’aise avec les clients. Lorsqu’un homme en habit de travail commande un café filtre et un muffin, Saad lui demande innocemment : « Vous savez qu’il y a une promotion ? Six muffins pour six dollars ! ». « C’est ce qu’on appelle du ‘placement de produit’ », nous glisse-t-il avec un sourire après que le client soit reparti, ses six muffins sous le bras.

Un « esprit du travail » que les étudiants immigrés intègrent encore plus vite que les autres – de gré ou de force. En tant qu’étudiant étranger, il est difficile pour Saad de travailler. Il mesure donc sa chance d’avoir trouvé une patronne « honnête » comme il dit, c’est-à-dire une supérieure qui le rémunère correctement, selon lui. « C’est grâce à la gérante que je mange. Ça, on l’oublie pas », dit-il d’un ton ferme, profondément reconnaissant. « Mon colocataire étranger a coupé ses trois doigts en travaillant au noir pour une agence de placement, et il n’a eu aucune indemnité. Donc … je suis chanceux », ajoute-t-il.

Mais à cinq heures du matin, lorsque les heures traînent et que le sommeil engourdit l’esprit, servir le client devient une épreuve. « L’autre fois, raconte Saad, j’étais mort de fatigue et stressé par mon travail au centre de soudage. Moi, le stress me fait le contraire des gens : je dors, mon système nerveux s’éteint. À ce moment-là, une dame est arrivée. Je ne lui ai pas dit salut, je l’ai juste servie et elle est repartie ». Manque de chance, il s’agissait d’une « cliente-mystère », engagée par la direction pour contrôler son travail. « Elle a écrit un rapport … C’était galère. La gérante m’a appelé, elle disait que je faisais zéro service à la clientèle et elle m’a enlevé le salaire d’une journée de travail », raconte Saad sans rancoeur. « But what you gotta do, life is a bitch (Qu’est-ce que tu veux faire, la vie est une chienne) », ajoute-t-il avec un rire fataliste, comme un agriculteur se plaindrait de la mauvaise saison.

Tandis qu’il parle, Saad est toujours debout, appuyé de tout son poids contre la caisse. Derrière lui, un meuble incliné sur lequel sont alignées des boissons énergisantes – mais nul endroit où s’asseoir. Lorsqu’on le lui fait remarquer, il s’esclaffe : « Des chaises, ici ? T’es pas ici pour être assis, t’es ici pour travailler ! ». Son étonnement est manifeste – signe que la pratique est courante. « Partout dans le monde (…) les gens peuvent travailler assis. Mais en Amérique du Nord et au Québec, la situation ne bouge pas depuis 30 ans », affirme ainsi dans le journal de Montréal Karen Messing, chercheuse en biologie spécialisée dans les souffrances au travail.

Saad, quant à lui, prend la chose avec humour – et avec un brin de suspicion : « Ils savent bien que s’ils mettaient des chaises, on s’endormirait », chuchote-t-il, mi-figue mi-raisin. D’autant qu’il ne dort que six heures par nuit. Comme 70% des travailleurs nocturnes, il réduit son temps de sommeil pour profiter du jour – pour avoir le temps d’étudier, mais aussi de vivre. Un peu plus tard, Saad avoue s’être déjà assis « quatre, cinq fois », lorsque les multiples Redbull ne suffisaient plus à retenir les paupières qui se ferment.

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L’entrée du dépanneur. © CrossWorlds / Clément Foutrel

 

5 heures : les verres en trop et le réseau

La nuit, le vendeur n’est pas le seul à avoir l’esprit ailleurs. « La journée, les gens sont pressés, ils veulent les choses plus rapidement. Mais les gens de nuit, c’est party time, c’est la fête ! Il y a des gens dingo, des crazy qui veulent parler avec moi… Certains sont bourrés, mais vraiment marrants ! », raconte Saad affectueusement, mélangeant l’anglais et le français naturellement. Pour Saad, la nuit et ses verres d’alcool en trop désinhibent, rendent généreux, font sourire même les plus grincheux. Ceux qui le jour se drapent de professionnalisme et de froideur se livrent à la familiarité une fois la nuit tombée. Ils s’abandonnent alors à l’excès – de mots, de confidences, mais aussi de tips, ajoute Saad avec un sourire en coin, comme un grand-père rirait des déboires de ses petits-enfants.

Saad conseillerait ce travail à n’importe quel étudiant étranger. Tout, plutôt que l’éreintante solitude de l’usine. « Dans les usines, les étudiants étrangers n’apprennent rien. Mais en tant que caissier, tu rencontres les gens d’ici », affirme Saad. Son meilleur ami est d’ailleurs un autre caissier au Dépanneur. Très vite, on sent de nouveau l’ambition poindre dans les yeux de Saad. « Ici, on peut se faire du réseau, même la nuit. Quand je vois des clients qui m’intéressent, je suis sympa, comme d’habitude, je leur dis bonjour… », lâche-t-il avec un sourire plein de sous-entendus. Cinq heures cinquante à l’horloge : alors que les clients éméchés ont peu à peu cédé la place aux travailleurs matinaux, un homme costumé entre dans le Dépanneur. « Ah, voilà mon client préféré ! », s’exclame alors Saad pour la troisième fois de la nuit, avec une ferveur toute méditerranéenne. Ses habiles paroles ne sont pas vaines : elles lui ont déjà permis de trouver un stage dans un centre de soudage.

Mais Saad séduit surtout les clients par le ventre. Les muffins qu’il prépare toutes les nuits avec application sont pétris de ses ambitions, de ses désirs de création. Le client « préféré » de Saad en est certain : « C’est Saad qui fait les meilleurs de la ville ! ».

Texte : Rime Abdallah. Photos : Clément Foutrel

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