CINQ HEURES — Sarabande du Point-du-Jour : l’aube sonore conakryka

Comme chaque matin, si le rideau opaque n’a pas laissé filtrer le moindre rayon du soleil à la chaleur déjà écrasante, la fine paroi de verre recouvrant la fenêtre n’est qu’une piètre barrière aux sons de l’extérieur. Les paupières encore lourdes, tu n’as même pas à esquisser un geste pour attraper ta montre : il est cinq heures, forcément. Impossible de rejoindre à nouveau Morphée, tu soupires, écoutes et finis presque par être récompensé de ce réveil matinal. Car Conakry tu découvriras, lorsqu’à cinq heures du matin l’oreille tu tendras.

 

Lever de soleil sur Conakry © CrossWorlds / Camille Russo

Lever de soleil sur Conakry © CrossWorlds / Camille Russo

 

L’appel à la prière

À cinq heures, la capitale est d’abord réveillée par l’appel à la prière. Dans ce pays laïc où 85% de la population est musulmane, prendre conscience de l’importance de la religion se fait dès le lever du jour. Les cinq prières rythment la vie quotidienne, et il n’est pas un coin de la ville où l’on n’entend résonner l’écho du muezzin. Impossible de décompter tous les édifices religieux de la capitale, quand certains sont à peine plus grands qu’une maison : leur présence ne sera souvent signalé qu’à l’œil averti repérant le croissant de lune au sommet du toit et la présence de la couleur verte. Avec la prière, la journée débute. Wokena – bonjour en soussou, une des nombreuses langues du brassage culturel guinéen, auquel se mêlent également le poular, le malinké ou le kissi.

Un exemple des nombreuses mosquées qui parsèment la ville. © CrossWorlds / Camille Russo

Un exemple des nombreuses mosquées qui parsèment la ville. © CrossWorlds / Camille Russo

 

Le ronronnement du générateur

Toujours étendu sur le lit, il y a bien un son dont tu regrettes l’arrêt du ronronnement aux premières lueurs du jour. Celui de la berceuse quotidienne en ces latitudes tropicales : c’est le générateur, qui aura été mis en route durant la nuit pour les plus chanceux, te permettant de profiter d’un air frais assuré par le climatiseur. En effet, chanceux, il convient de l’être à plusieurs égards pour échapper à l’écrasante chaleur nocturne : avoir les moyens de vivre dans une résidence équipée ne suffit pas, il faut encore le générateur de celle-ci soit fonctionnel et approvisionné, et finalement que le propriétaire ait la clémence de le mettre en route lorsque l’électricité fait défaut.

Car l’électricité est une denrée encore rare en Guinée, en dépit de l’immense potentiel de production, notamment hydraulique, du « château d’eau de l’Afrique » – un surnom qui s’explique par deux raisons majeures. D’abord, la plupart des fleuves irriguant la sous-région tels que le fleuve Niger, le Sénégal ou la Gambie trouvent leur source en Guinée. Au total, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture ne dénombre pas moins de 1 161 cours d’eau, avec des superficies variant entre 5 et 99 168 km2. Ensuite, l’important niveau de précipitation d’une saison de pluie abondante permet d’irriguer terres et rivières, et d’envisager une exploitation de cette production d’énergie.

Cette exploitation a d’ailleurs démarré dès 1999 avec l’inauguration du barrage de Garafiri, mais qui n’a pas suffi à alimenter la capitale.

L’actuel président en poste depuis 2010, Alpha Condé, avait promis le courant à la population dans les trois premiers mois de son premier mandat. Sept ans plus tard, le bilan reste très mitigé : les coupures de courant demeurent intempestives pour les foyers reliés – notamment en période de fin de saison sèche. Et selon les données de la Banque Mondiale, seulement 26% de la population avait accès à l’électricité dans le pays en 2014. D’après le ministre actuel de l’Energie, 80% de la population n’aurait pas accès au réseau national d’électricité. Toutefois, d’importants chantiers ont été lancés, tels que l’inauguration du barrage de Kaléta et la construction de celui de Souapiti. En mars dernier, l’Initiative Africaine pour les Énergies Renouvelables s’est aussi réunie à Conakry, sous l’égide du Président. Ce groupe formé en marge de la COP21 « vise à permettre l’installation d’une capacité énergétique renouvelable à grande échelle sur le continent africain d’ici 2020, avec un impact sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre du continent » selon le média spécialiste du continent, Jeune Afrique. Et parmi les idées de projets, la question de la valorisation du potentiel hydroélectrique guinéen serait à l’étude. Rendez-vous dans quelques mois, à l’occasion du prochain conseil d’administration de l’initiative pour découvrir quels projets seront financés. Pour l’heure, tu continueras à t’acclimater à ce ronflement en morse, selon les pénuries de carburant du générateur.

Aperçu des richesses hydrauliques depuis l’arrivée en avion. © CrossWorlds / Camille Russo

Aperçu des richesses hydrauliques depuis l’arrivée en avion. © CrossWorlds / Camille Russo

 

Le grognement des cochons recycleurs

Si la chaleur écrasante qui envahit ta chambre avait réussi à te faire sombrer à nouveau dans une douce torpeur matinale, le bruit strident des cochons recycleurs d’ordures se chargera cette fois de te sortir définitivement de ton sommeil. Car point de risque ici d’être éveillé par des éboueurs matinaux : la capitale guinéenne souffre d’un problème majeur de traitement des déchets et d’assainissement, qui menace régulièrement la santé publique, et exaspère la population.

Il est difficile d’obtenir une estimation précise du nombre d’habitants dans la capitale, mais il est d’au moins 1,6 million selon le dernier sondage ministériel de 2014. Or, la ville ne dispose que d’une seule décharge, à ciel ouvert et située au centre de la métropole, et construite au début de la croissance de Conakry. Dans une déclaration au magazine Jeune Afrique, le Directeur National de l’Hygiène Publique interpellait sur les risques sanitaires que cette situation entraîne : « L’insalubrité a d’énormes conséquences sur la santé. Elle provoque des maladies diarrhéiques comme le choléra, la dysenterie, des infections intestinales et même le paludisme ». L’UNICEF fait état d’épidémies régulières de choléra dans le pays depuis 1990, et selon l’OMS, entre 2003 et 2013, 25 358 cas et 952 décès ont été enregistrés avec une létalité élevée de 3.8 %.

Devant cette situation, la société civile fait entendre sa voix, et différentes initiatives ont vu le jour pour attirer l’attention sur cette problématique : la blogueuse Fatoumata Chérie a ainsi lancé le mouvement #SelfieDéchets sur les réseaux sociaux pour médiatiser et montrer la réalité quotidienne des Conakrykas.  Le collectif de jeunes « Conakry Saine et Propre » organise lui régulièrement des actions pour assainir les lieux les plus insalubres. Tous réclament des mesures concernant la collecte et le traitement de ces ordures.

L’espoir pourrait venir de la récente visite du Président Pr. Alpha Condé en France, durant laquelle les deux pays ont signé une déclaration d’intention en matière de gestion des déchets ménagers. Conakry sera-t-elle bientôt réveillée par le bruit des camions-poubelle ?

Un des post Twitter de l’activiste Chérif Satoumata pour dénoncer l’insalubrité de la capitale

 

Le réveil en fanfare du weekend

Tu as beau être en fin de semaine, point de trêve dominicale pour l’agitation conakryka : bien au contraire, tu finiras par capituler, sortir en hâte de ton lit et te réfugier dans une autre pièce pour fuir la musique assourdissante crachée par des hauts-parleurs bon marché qui envahit les rues dès l’aube le week end. Mariages, réunions de famille, anniversaires ou festivités quelconques : tous les prétextes sont bons à ce que la rue et les cours deviennent espaces de partage, de vie. On sort des chaises, des tentes, des tables. On s’installe, dans un méli mélo entre en-dedans et en-dehors. Les maquis – ces petits bars/restaurants caractéristiques d’Afrique de l’Ouest, souvent minuscules cahutes à la devanture discrète mais au brouhaha immanquable – s’en donnent à coeur joie dès potron-minet le samedi matin.

Les célébrations des mariages à Conakry se déroulent généralement en plein air. © CrossWorlds / Camille Russo

Les célébrations des mariages à Conakry se déroulent généralement en plein air. © CrossWorlds / Camille Russo

 

La prière, le générateur, les cochons recycleurs, les rires et la musique… Les bruits matinaux de Conakry t’appelent. Tu te lèves. Tu mets finalement des images sur les sons qui auront accompagné tes aubes : la lumière qui s’allume dans la mosquée, le gardien qui se lève pour éteindre le générateur, un cochon dans sa promenade matinale, la musique de la prochaine célébration qui s’élève. Épuisé par ta nuit qui fut également entrecoupée par le grondement tonitruant de l’orage tropical des premières lueurs du jour, les klaxons qui augurent les nombreux embouteillages quotidiens et les rotations matinales des avions de ligne de plus en plus nombreux à faire la liaison avec Conakry – tu finis par te recoucher en essayant de faire abstraction des bruits qui t’entourent. Ta tête glisse sur l’oreiller, et encore étourdi de la longue nuit, tu parviens à mettre la main sur une paire de boules Quiès qui étouffent dans un bourdonnement lointain et ouaté l’agitation extérieure. Il est désormais 6 heures. Tu commence à t’endormir, quand Conakry finit de s’éveiller.

Camille Russo

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