CINQ HEURES — Washington, quand la nuit inspire la peur

Baisse la tête, marche vite. Comme si t’étais pressée, comme si on t’attendait. Tu t’es perdue ? Ne le montre pas, surtout. Ne prête pas attention, continue, avance. Qu’elle est longue cette Pennsylvania Avenue… Regarde ton portable, on t’appelle. Réponds, parle toute seule. « Metro Center », enfin le bon arrêt. Descends, vite. Attends, baisse les yeux.

Il est cinq heures 16 quand le dernier métro de la ligne orange se fait enfin entendre. Direction Vienna, Fairfax, à quelques minutes de Washington. Je respire. Attendre un métro, seule, de nuit, peut vite se transformer en cauchemar. Les arrêts sont déserts, les rues sombres et les prédateurs avides de proies fraîches.

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Washington St Bridge ©Flickr / CC / LongitudeLatitude

 

La rame dans laquelle je monte ce soir-là est bondée, je trouve une place, je m’isole. J’en ai pour une demi-heure, jusqu’au terminus, mieux vaut ne pas me faire d’ennemi. Autour de moi, une seule autre femme est présente. Sinon, que des hommes. Partout. Tranquilles, je me dis qu’ils n’ont pas peur eux. Et puis, bientôt, je m’en veux de tous les mettre dans le sac du potentiel harceleur, de réduire chaque personnage masculin à une menace. Mais mince, s’il y a un coupable dans tout ça c’est eux, pas moi. Non ?

Selon une étude réalisée en janvier 2016 par Shugoll Research, 21% des usagers des transports en commun de Washington ont connu le harcèlement sexuel durant leur trajet. Les femmes ont une probabilité trois fois supérieure à celle des hommes d’en être victimes.

Alors, quelle sécurité à Washington? Cette ville si aseptisée en façade se transforme-t-elle en un piège qui se referme sur nous à la nuit tombée ? Quelles actions envisager afin de tenter de mettre fin à ce fléau ?

Quand la société civile se mobilise

Face à l’inefficacité évidente de la solution « tu n’as qu’à les ignorer », la société civile s’est peu à peu mobilisée.

Stop Street Harassment (SSH, littéralement, arrêter le harcèlement de rue) s’est progressivement imposée comme l’organisation de poids sur la question, tant au niveau local que national, afin de faire bouger les choses à l’échelle fédérale. D’abord un blog créé en 2008, SSH est devenue une ONG en 2012.

Pour le moment, l’organisation souhaite principalement « documenter le problème et démontrer en quoi il s’agit d’une violation des droits de l’Homme qui doit être prise en compte ». Leur site permet aux utilisateurs de témoigner, mais aussi de trouver des ressources pour se familiariser avec la question et faire face au problème. En outre, Stop Street Harassment mène différentes actions afin de faire connaître sa cause, la dernière en date étant la Semaine Internationale contre le harcèlement de rue qui a eu lieu du 1er au 7 avril. Durant sept jours, des associations et communautés du monde entier se sont mobilisées pour mener des campagnes contre le harcèlement de rue.

En 2014, l’association a commandé une étude à l’entreprise GfK qui a interrogé 2000 personnes à travers le pays. Les conclusions ont montré que 65% des femmes interrogées avaient déjà été victimes de harcèlement de rue : 23% avaient été attouchées sexuellement et 20% avaient été suivies. Quant aux hommes, ils sont 25% à être victimes de harcèlement et 9% à faire état de remarques homophobes ou transphobes.

Des cours d’autodéfense pour ne plus avoir peur

Quand je parle de Washington à Lauren Taylor, professeure d’auto-défense et créatrice de l’association Defend yourself en 1987, elle me répond que c’est « une des pires villes en matière de harcèlement de rue ». Pourquoi ? « C’est assez difficile d’en connaître les causes, mais je dirais que le fait que ce soit une ville de piétons joue probablement un rôle. Les transports en commun y sont aussi relativement développés. Le harcèlement dans les métros et les bus est un énorme problème à Washington. »

Si elle ne peut pas affirmer qu’il y a davantage de harcèlement de nuit, il est clair, selon elle, qu’au moins « 50% des femmes évitent de sortir seules la nuit par peur de se faire agresser. » « Elles organisent leur vie de manière à éviter le danger. Savoir comment réagir est donc déjà transformateur, elles prennent plus de risques, elles regagnent confiance en elles. »

C’est contre cette auto-censure que Lauren lutte, pour ne pas que les femmes s’arrêtent de vivre, de sortir, de faire la fête par peur.

« J’ai l’impression qu’il y a une peur constante du viol aux Etats-Unis, et le harcèlement de rue est constamment là pour rappeler aux femmes qu’elles peuvent en être victimes. Cela conditionne donc notre accès aux espaces publics, parce que nous pouvons être une cible n’importe quand. »

Lauren Taylor veut donc donner aux victimes de harcèlement sexuel le pouvoir de se défendre et trouver une solution par elles-mêmes. Quand elle avait 20 ans, des cours d’autodéfense lui avaient permis de réaliser que, face au harcèlement, il y avait « beaucoup à faire ». « Après ces cours, j’ai compris que je n’étais pas une cible sans défense. J’avais moins peur, j’étais moins énervée. Je n’avais plus besoin d’être susceptible et prudente. Ca a été une expérience déterminante, j’ai voulu en savoir plus et j’ai continué d’étudier la question », nous dit-elle. Lauren a alors continué de prendre des cours, lu des livres et participé à plusieurs camps d’entraînement nationaux. Puis, désireuse de partager ses compétences, elle a créé l’association Defend yourself il y a vingt ans. Désormais professeure à plein temps, elle passe ses journées à enseigner les rudiments de l’autodéfense et à abreuver ses élèves de conseils à travers divers exercices et jeux de rôles.  

 

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Nasreen Alkhateeb, professeure de Defend Yourself, en cours dans une mosquée du Maryland. © Avec l’autorisation de Defend Yourself

 

Dans ces cours, la moitié des élèves ont été victimes d’agressions sexuelles et « toutes ont déjà été harcelées dans la rue ». « Souvent, elle ne réalisent qu’après le cours que ce qui leur est arrivé était une agression sexuelle », observe Lauren. Les autres personnes présentes à ces séances sont en grande majorité des hommes appartenant à la communauté LGBTQ ou des « gender non conforming » – qui refusent de se conformer au genre assigné à la naissance.

Des transports « sûrs » pour profiter de bars tout aussi « sûrs »

Lauren a en outre tenu à développer un programme de « safe bars » qui enseigne aux employés de certains bars et restaurants à Washington comment interrompre une agression sexuelle. Elle croit en effet en une stratégie globale afin de faire face à ce fléau qui rend nos villes hostiles. De l’autodéfense à l’éducation des jeunes enfants en passant par la sensibilisation des hommes, « on a besoin de toutes les stratégies, et c’est important que l’on innove », me dit-elle.

Collective Action for Safe Spaces (Action Collective pour des Espaces Sûrs) s’engage aussi dans ce domaine afin de réduire le « fossé de la sécurité », que son site présente ainsi : « Les personnes qui ne font pas l’expérience régulière du harcèlement sexuel en public ont la liberté de choisir où aller et comment s’y rendre, en choisissant le trajet le moins cher ou le plus pratique. Mais pour les femmes et les LGBTQ – des populations à risque quand il s’agit de harcèlement sexuel – ces considérations entrent souvent en conflit avec le besoin de rester en sécurité. »

Outre un travail sur des propositions politiques et une tribune pour les victimes, cette organisation a mené une campagne de grande envergure en 2015, en proposant des ateliers, recensant les bars sûrs mais aussi en travaillant main dans la main avec la société de métro à Washington. Résultat : une campagne de sensibilisation au harcèlement dans le métro et la mise en place de trajets gratuits pour les populations à risque lors de quelques soirées en 2014 et 2015.

Ce travail se poursuit et porte ses fruits, comme le souligne Claire Gould, directrice de la communication de l’organisation : « Nos efforts ont payé en 2016 puisque nous avons atteint de nombreux objectifs que nous nous étions fixés. Nous avons, entre autres, récolté 50 000 dollars, formé 340 personnes et organisé 40 ateliers. »

Interrogée sur l’ampleur du harcèlement à Washington, Claire Gould est sans appel : « il est présent dans tous les quartiers, à n’importe quelle heure et touche un grand nombre de personnes qu’il empêche de se sentir en sécurité dans leur quartier ».

Pour des rues « intersectionnelles »

Un élément est récurrent dans le discours de cette responsable : l’intersectionnalité, chère à l’association. Ce concept désigne la situation de personnes étant simultanément victimes de plusieurs formes de domination ou de discrimination dans la société. Le harcèlement affecte en effet particulièrement « les personnes qui cumulent ce sur quoi est fondé le harcèlement », selon Claire Gould. C’est notamment pour cette raison que l’association a tissé des liens avec des groupes musulmans ainsi qu’avec des organisations qui défendent les droits LGBT et agissent pour l’émancipation (empowerment) des transsexuels à Washington.

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Defend Yourself, au-delà des cours de self-defense, est aussi un espace de parole et d’empowerment, en particulier pour les minorités. © Avec l’autorisation de Defend Yourself

 

En parallèle, et en partenariat avec Defend Yourself, CASS a pris part au projet de « safe bars », qui leur permet de développer « les opportunités d’emploi pour les femmes de couleurs transsexuelles marginalisées dans ces bars et restaurants » constituant désormais des « environnements sûrs ». Enfin, Claire Gould insiste sur le fait que l’association soutient « évidemment » le projet de loi du conseil municipal de Washington qui essaie de « répondre au problème de manière globale et intersectionnelle ».

Et les pouvoirs publics dans tout ça ?

La ville de Washington a en effet décidé de prêter main forte pour combattre le problème. « Agir contre le harcèlement de rue c’est répondre, plus largement, à un objectif d’équité en termes de genre, de race, de sexualité, ou de toute autre caractéristique qui fait qu’une personne a plus de risques d’être harcelée », nous confie Jonathan Rogers, manager au sein du département des transports du District de Columbia.

En travaillant avec une coalition d’organisations locales, Brianne Nadeau, membre du conseil municipal de Washington, a récemment introduit la Loi de Prévention du Harcèlement de Rue afin de combattre le harcèlement de rue au niveau de la ville entière. Concrètement, la loi va instaurer un Comité de conseil sur le harcèlement de rue. Elle va aussi permettre de collecter des données sur ce harcèlement et la façon dont il affecte les communautés marginalisées. Enfin, la loi doit guider les agences de la capitale en leur donnant des lignes directrices afin de pouvoir reconnaître et répondre efficacement au harcèlement de rue.  

Le département des transports s’est, lui, investi dans une action de sensibilisation en organisant une exposition publique un peu particulière : « The Walkway » (le passage piéton). De l’extérieur, cela ressemble à un simple tunnel éclairé de rose, plutôt intrigant. À l’intérieur, la lumière, les sons, les voix embarquent le visiteur dans un monde que certains vivent au quotidien. À coup de sifflets, de « Hey there » (« Salut toi ») et de « Where you going huh? » (« Où tu vas comme ça? »), l’exposition reproduit des situations de harcèlement. Au centre du tunnel, les murs se rapprochent, le plafond s’abaisse, le visiteur est pris au piège. Autour de lui, des visages, des témoignages de victimes de ce harcèlement insidieux sont placardés sur les murs.

Les artistes participant au projet ont recueilli des centaines de réactions via les réseaux sociaux, notamment Instagram, et des sondages réalisés par SMS. Ils ont même compilé les expériences des visiteurs qui se sont confiés. « Nous voulions mettre l’accent sur le harcèlement de rue et son effet sur la sécurité routière, et cela commence par une conversation autour du sujet. En cela, je pense que l’exposition a eu l’impact escompté », se satisfait Rogers.

Cette action s’inscrit dans le projet Vision Zero, qui essaie d’améliorer la sécurité dans les transports en commun à Washington. Au milieu des excès de vitesse et des manquements à la priorité, le harcèlement de rue s’est logiquement imposé comme un des facteurs majeurs nuisant à la sécurité dans les transports : « À travers Vision Zero, nous essayons de trouver des stratégies éducatives qui promeuvent un changement de mentalité afin de réduire le harcèlement de rue. »

La ville travaille main dans la main avec les associations engagées sur le sujet, comme Collective Action for Safe Rides : « Neuf organisations ont pris part à notre plan d’action afin de s’assurer que nous respections les dates que nous nous étions fixées, et de jouer un rôle dans la mise en place de certains projets. »

La peur des cinq heures n’est donc peut-être pas irrémédiable. C’est en tous cas ce que veulent croire ces dizaines d’acteurs déterminés à faire bouger les choses dans la capitale américaine. Permettre à toutes ces personnes de pouvoir, enfin, se sentir en sécurité dans des espaces auxquels elles devraient avoir totalement accès prendra du temps, mais c’est un premier pas.

Victoria David

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