Comment j’ai appris à mettre du coca dans mon vin. 6 pays, 6 regards : le vin

Vous prendrez bien un verre ? Après les murs, les rails, les toilettes… CrossWorlds vous fait découvrir la production, les tendances et les lois autour du vin dans 6 pays. Le sommaire avec notre édito.

« You’re so French »

Sentence terrible, mâtinée à la fois d’agacement presque vindicatif et d’admiration presque jalouse qui tombe, comme un couperet, chaque fois que je côtoie des étrangers lors d’une soirée.

J’ai longtemps misé sur le béret et la marinière pour me donner des airs de parisienne en compagnie étrangère, car c’est un formidable passe-droit pour n’écouter personne et enchaîner les cigarettes d’un air désabusé — la clef d’une soirée réussie quand je pensais qu’être Marion Cotillard était la meilleure solution pour survivre à la vie d’expatriée.

En fait, il était inutile d’accessoiriser à ce point mon snobisme ; il transparaissait sans effort lorsque :

  1. Je n’achetais que du vin français au supermarché et ramenais la même bouteille à CHAQUE soirée
  2. Je refusais de boire du vin dont le bouchon n’était pas en liège
  3. Je levais ostensiblement les yeux au ciel en voyant les autres mettre des glaçons dans leur vin ou le profaner de quelque autre manière.

En tant que française, je me suis longtemps considérée comme un pape de la vinasse. Je suis certainement particulièrement snob et imblairable… Mais j’ai le droit, puisqu’il n’y a rien de plus français que le vin. N’est-ce pas ?

© Flickr/CC/Éric Mézan

Les Français et leur vin, une teinte de snobisme. © Flickr/CC/Éric Mézan

 

Mettre du coca dans son vin

Pourtant, la France n’est ni le premier producteur, ni le premier consommateur de vin au monde. L’Italie et les États-Unis remportent respectivement la palme. Premier éclat dans la tour de verre de mon snobisme.

J’ai tout de suite la vision de ces dames américaines type Desperate Housewives qui boivent du Chardonnay en portant des gilets. Puis je pense aux campagnes de pub pour le « white girl rosé » (« rosé pour les filles blanches ») que je voyais défiler sur Instagram, dont le nom est un clin d’oeil humoristique aux “problèmes de filles blanches” souvent moqués sur les réseaux sociaux. Du vin imaginé par deux influenceurs et marketé spécialement pour Instagram : des étiquettes en couleur, sans nom de domaine, avec des jeux de mots, ramenant le nectar des dieux au même plan que des coton-tiges chez Monoprix…

Il faut s’adapter aux pratiques locales, comprendre les codes et les attentes des consommateurs, leur relation au vin.

le vin (2)

Découvrez la production, les tendances et les lois autour du vin dans 6 pays avec nos correspondants. © CrossWorlds / Lisa Birgand Balcon

 

Comme mes copains espagnols du lycée, qui me servaient des calimochos à tour de bras. Les voir verser sans vergogne du coca dans un verre de vin rouge m’a d’abord profondément outrée… jusqu’à ce que j’y trempe mes lèvres. Ce n’est pas « comme ça qu’il faut faire », et pourtant, ça se fait. Beaucoup, et dans une multitude d’endroits. C’était là le premier indice.

Laissant les bulles pétiller sur ma langue avec délice, je réalisai pour la première fois que ma carte d’identité ne me donnait peut-être pas la science infuse.

Qu’importe le flacon…

La douceur de ces calimochos précoces venait peut-être aussi du goût de l’interdit. Si, comme beaucoup de compatriotes, j’ai eu le droit de « tremper mes lèvres » dans les verres de vin des adultes à table assez tôt, la « vraie » consommation m’était évidemment techniquement, officiellement et légalement interdite jusqu’à mes 18 ans.

Toutefois, on ne m’a jamais refusé un verre en terrasse entre mes quinze et mes dix-huit ans. Combien de mes camarades lycéens envahissaient —et envahissent toujours — les comptoirs de ma ville ? Et quel choc des cultures, en habitant à l’étranger, de rencontrer des Américains de vingt ans qui buvaient légalement pour la première fois, qui s’extasiaient de pouvoir siroter en toute tranquillité ! Pas besoin de se cacher comme chez eux, où notre correspondante a enquêté sur le business des “fake IDs”, les fausses cartes d’identités, qui fleurissent sur les campus des universités.

La fausse carte d’identité, un marché en plein essor aux Etats-Unis

J’ai longtemps cru que cette néo-prohibition était la raison du décalage entre les états d’ébriété que je constatais entre les Français et les Américains.

En rencontrant les Danois et leur descente (de celles « qu’on aimerait pas remonter à vélo ! »), dans un pays où l’alcool n’est absolument pas tabou, j’ai dû revoir mes grilles d’analyse. Est-ce que la culture des alcools  « moins forts », comme la bière et le vin, favorise un genre de décomplexion totale qui pousse à la sur-consommation ? En Corée du Sud, en tous cas, le vin coule à flot dans les marmites de makkoli, où une « soirée tranquille » se chiffre à environ deux litres de vin par personne.

Soirée “tranquille” en Corée : “juste” une marmite de vin

 

Gueule de bois

Bien sûr, on ne peut pas parler de vin sans parler de religion. Du sang du Christ aux interdits, en passant par la production de vin casher, l’objet qui nous intéresse a cela de si particulier qu’il agite même les dieux.

Saviez-vous qu’aux États-Unis, le vin utilisé lors des messes est rouge, alors qu’il est blanc en France ? Les uns font primer la symbolique, l’illustration, quand les autres s’attachent plus à garder les linges qui servent au service immaculés. Spiritualité liquide, le vin nous parle de pratiques, de croyances, et de traditions.

A découvrir dès ce week-end > Sacré, banni, une histoire du vin dans les trois religions monothéistes

Au Liban par exemple, terre viticole ancestrale, la production et la consommation de vin ne sont pas un sujet de frictions pour la mosaïque de communautés et de religions. Au contraire, le liquide serait même un « ambassadeur du Liban » selon Mireille Hanaoui, interviewée par notre correspondante au Liban.

Du temple de Bacchus aux rues de Beyrouth : le vin, héritage libanais ?

Ce qui nous lie

En Inde, où les interdits concernant l’alcool demeurent pourtant dans les consciences, le vin se popularise, surtout dans les classes moyennes. La clef ? Le ministre de l’Agriculture l’a classé en 2005 comme… produit sans alcool. On joue sur le raffinement pour pouvoir s’abreuver.

En Inde, le vin qui n’était « pas un alcool »

Le vin est souvent vu comme un signe de richesse. Le nerf du marketing du vin en Chine, aujourd’hui premier consommateur de rouge et dans le top 10 des pays producteurs, c’était pendant longtemps le mianzi. Le vin contribuait à la réputation et au prestige d’une personne, en tant qu’objet de luxe. Qu’en est-il aujourd’hui, à Hong Kong ?

Hong Kong, planète du vin sous toutes ses facettes

La Chine aussi doit avoir des snobs comme moi.

Tout le monde connait ce type qui ramène une bouteille hors de prix à un dîner tranquille, ou se vante des heures de sa cave. Il agace ou il fait sourire, c’est selon. Dans ma famille, on s’amuse depuis des lustres de mon grand-père qui apporte toujours la même bouteille (au goût assez moyen), s’extasiant avec la même intensité depuis vingt ans parce qu’elle « vaut bien un grand cru ». Et pourtant, on lève toujours notre verre et on boit de bon cœur tous ensemble.

Le son des verres qui s’entrechoquent finit parfois en effroyable fracas, et le souvenir de ceux qui buvaient en terrasse le 13 novembre à Paris accompagnera longtemps ceux qui trinquent encore.

À la suite de ces attaques, c’est sur l’art de vivre à la française, sur les litres de rouge et de blanc qui coulent dans la convivialité que se sont concentrés beaucoup de ceux qui voulaient encore vivre et manifester leur joie, leur humanité.

Après tout, ce qui fait du vin une boisson à part, c’est l’immédiate convivialité qui s’installe lorsqu’on débouche une bouteille. C’est sa versatilité aussi, qui s’illustre dans les belles bouteilles comme celles qu’on noie dans les fruits, les glaçons, le jus d’orange ou le coca. Il y a une forme de grandeur à savoir s’adapter à son public, ses envies, son histoire. En cela, le vin est ce qui nous lie.

Alors, on trinque ?

Laure Vaugeois

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *