Yogya, tu bois quoi ?

En bidons, en bouteilles, en verres, en sachets… Il y a de l’eau partout à Yogyakarta. Pourtant l’eau courante, celle du robinet, n’est pas potable. Yogya regorge de compagnies publiques et privées, de grandes entreprises et de petits commerces qui assurent l’accessibilité à une eau salubre.

Nadia glisse la bouteille qu’elle vient d’acheter dans son sac. Ce matin, elle a oublié sa gourde. Avoir de l’eau sur soi : le geste est banal mais primordial quand on vit avec les chaleurs qui sont celles de l’Indonésie. Nadia aurait aussi pu se rendre 200 mètres plus loin, où une femme fait bouillir de l’eau qu’elle vend en sachets, ou encore attendre d’arriver à son bureau, où l’eau potable est en libre service.

A Yogyakarta, l'eau bouille est vendue en sachets. Crédits photo : CrossWorlds/Juliette Brigand

A Yogyakarta, l’eau bouille est vendue en sachets. Crédits photo : CrossWorlds/Juliette Brigand

 

« E. Coli est notre meilleure amie »

Ici, les cours d’eau sont sales, porteurs de métaux léger et lourd, de virus et de bactéries. Du fait de la pollution industrielle, mais également domestique. La détresse sanitaire des quartiers défavorisés conduit effectivement à une importante contamination des rivières et des sources souterraines. Le gouvernement peine encore à mettre en place de véritable solution de prévention ou de traitement de l’eau, et ce malgré les mesures prises en 2011, regroupées sous le nom de « Politique nationale sur l’eau ». Ce plan s’étendant jusqu’à 2030 prévoit notamment le développement des systèmes d’approvisionnement et l’amélioration des normes et des systèmes de traitement de l’eau.

Les eaux sales de Yogyakarta en 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Juliette Brigand

Les eaux sales de Yogyakarta en 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Juliette Brigand

 

Mais les processus de purification nécessitent une technologie coûteuse. Et « ce n’est pas la priorité du gouvernement » me dit Nilam, une étudiante prise la bouteille à la main, « finalement, nous on est habitué à l’eau bouillie, E. Coli [la bactérie, ndlr] est notre meilleure amie », me lance t-elle avec un rire jaune. L’insalubrité de l’eau est un enjeu du développement et de la santé publique pour l’Indonésie mais en attendant des solutions d’assainissement la population est dépendante des réseaux de distribution et des moyens individuels d’épuration.

Salubre, potable, minérale : les eaux de Yogya

A Yogya pour la somme de 30 000 roupies indonésiennes (environ 2euros) par mois on a accès au réseau d’eau publique : PDAM fournit aux foyers une eau propre à l’utilisation quotidienne, mais pas potable. L’alternative à PDAM est de posséder un forage. Dans les deux cas, il faudra bouillir l’eau pour la boire.

Pour ce qui est du réseau d’eau minérale, outre l’achat de bouteilles en supermarchés, Yogya est parcourue des véhicules divers (camions, voitures, moto, scooters), plein à craquer de bidons d’eau qu’ils livrent dans toute la ville. Une fois vides, ils sont renvoyés et remplis à nouveau, m’explique, Rini qui travaille dans un petit centre de distribution d’eau. Ils livrent majoritairement dans les bureaux, les lieux publics, les restaurants et dans certains foyers étudiants.

A Yogyakarta, des bidons d'eau attendant d'être livrés pour pallier à l'eau courante non potable. Crédits photo : CrossWorlds/Juliette Brigand

A Yogyakarta, des bidons d’eau attendant d’être livrés pour pallier à l’eau courante non potable. Crédits photo : CrossWorlds/Juliette Brigand

A Yogyakarta, les bidons d'eau minérale sont livrés à domicile. Crédits photo : CrossWorlds/Juliette Brigand

A Yogyakarta, les bidons d’eau minérale sont livrés à domicile. Crédits photo : CrossWorlds/Juliette Brigand

 

Qui boit quoi ?

Un nouveau dispositif se substitue aux distributeurs d’eau minérale. « Pure it » rend l’eau du robinet potable en quatre étapes : un micro-filtre contre les particules indésirables, un filtre carbone contre parasites et pesticides, un processeur éliminant les bactéries et enfin d’un clarificateur.

Il s’agit d’une véritable petite usine de traitement de l’eau que l’on peut acquérir dès 500 000 roupies indonésiennes (ou environ 35 euros). Mon locataire était très fier en l’installant chez nous : nous sommes maintenant à la pointe de la technologie. Pourtant, l’idée fait tiquer l’étudiante Nilam : « Bien sûr, c’est un confort individuel pour l’accès à l’eau potable, mais on ferait mieux de penser à quelque chose de collectif pour une sanitarisation de l’eau à grande échelle ». Dans les quartiers pauvres, la où les gens gagnent moins de 2$ par jour, un tel dispositif ou encore l’achat d’eau minérale n’est en effet pas envisageable.

Le « life style de l’eau minérale »

Ainsi, l’accès à l’eau potable est une question de moyens bien sûr, mais aussi de générations. Nilam me raconte que, chez elle, ses parents ont un forage et bouillissent l’eau. Elle, préfère l’eau en bouteille. « C’est bien plus pratique, j’ai pas le temps de me bouillir de l’eau, puis je fais partie de la classe moyenne, alors je peux me le permettre ».

Les parents de Nilam ont un forage et font bouillir l'eau. Crédits photo : CrossWorlds/Juliette Brigand

Les parents de Nilam ont un forage et font bouillir l’eau. Crédits photo : CrossWorlds/Juliette Brigand

 

En fait, le «life style de l’eau minérale » s’est répandu à Yogya et séduit les jeunes actifs et les étudiants. Le phénomène est renforcé par le fait que de grandes compagnies comme Danone, Nestlé ou Coca Cola possèdent les principales marques d’eau minérales disponibles en Indonésie (Aqua, Pure Life et Ades), et mènent donc d’importantes campagnes publicitaires en faveur de l’eau minérale. La plupart de ces spots comparent le parcours de l’eau courante et les différentes étapes de sa contamination à la pureté des eaux issues des volcans et montagnes. « Ces campagnes prétendent que c’est bien meilleur pour nous et pour notre santé », singe Nilam. « C’est peut être vrai mais dans ce cas il ne s’agit que d’argent pour les entreprises ! ». L’eau en Indonésie ce n’est donc pas seulement des réseaux, c’est tout un marché.

Pourtant, en mars dernier, la privatisation des réseaux d’eau par Suez à été déclarée inconstitutionnelle de part la considération du droit humain à l’eau. C’est donc la municipalité de Jakarta qui organise une transition pour assurer le service. De la constitution d’un véritable service publique de distribution à l’amélioration des techniques de traitement, les défis sont donc nombreux en ce qui concerne l’accès à l’eau potable en Indonésie.

Juliette Brigand

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