CUISINE — Insécurité alimentaire aux Etats-Unis : « La pauvreté est un phénomène complexe, nourrir des gens ne l’est pas »

A Columbus dans l’Ohio, une banque alimentaire mène le combat oublié de l’insécurité alimentaire dans les pays développés.

Même au sein de la première puissance mondiale, des familles viennent à manquer de revenus pour s’assurer une alimentation décente. Avec les ressources englouties par le transport, les assurances, le loyer et la santé; une alimentation quotidienne et équilibrée devient parfois un luxe sous la pression de la précarité. Aux États-Unis, c’est près de 13% des foyers qui ont rapporté vivre en 2015 dans l’insécurité alimentaire et qui ont souvent dû recourir à des structures telles que celles que nous sommes allés visiter.

C’est dans un hangar de la périphérie de Columbus que plus de 300 familles viennent chercher le beurre et les épinards jusqu’à deux fois par mois. Cette banque alimentaire, NNEMAP, dont les premières œuvres remontent à 1958, est dirigée par Roy Clark depuis 8 ans.

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Roy Clark dans le hangar NNEMAP. © CrossWorlds / Adrien Lac

 

NNEMAP dépend de l’association Feeding America, la grande instance qui organise et régule l’ensemble des banques alimentaires des États-Unis. Dans son rapport “La faim en Amérique” (2014), Feeding America constate avoir servi 46,5 millions de personnes en un an (en 2014, 318,9 millions de personnes vivaient aux États-Unis).

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Cliquez sur les images pour voir le détail des graphes réalisés par notre correspondant Adrien Lac à partir de sources externes.

“Depuis la crise de 2008, il y a eu beaucoup de politiques publiques pour réduire la pauvreté mais le nombre de repas que nous distribuons n’a pas bougé. L’année dernière la Mid-Ohio Food Bank a distribué plus de 66 millions de livres de nourriture, explique Roy Clark. L’organisation Mid-Ohio Food Bank  supervise la gestion de toutes les banques alimentaires du centre et de l’est de l’Ohio.

La première fois qu’elles viennent à NNEMAP, les familles doivent assurer que leurs revenus s’inscrivent dans les critères de pauvreté les autorisant à bénéficier des services de NNEMAP (pour une famille de 4, le revenu maximal pour être éligible est de $3 038 par mois, soit environ 2 824 euros). Cependant, aucun justificatif ne leur est jamais demandé, il suffit d’une signature électronique pour qu’elles se servent.

Y-a-t-il des abus ? Pour Roy Clark, ce n’est pas la question à poser. “Je demanderai à mes donneurs quelle proportions de leurs dons ils souhaitent que je consacre à la poursuite des fraudeurs. Naturellement personne ne voudra perdre de l’argent là-dessus… donc on part simplement du principe que si les gens viennent ici, c’est qu’ils en ont besoin.”

Roy Clark précise que certaines familles ont l’air d’être plus aisées que d’autres, car elles conduisent jusqu’au hangar “avec de très belles voitures”.

“Mais vous savez, la pauvreté est un phénomène complexe ; nourrir des gens ne l’est pas.”

Quand commence et quand finit la pauvreté ?

Au regard des statistiques, Columbus est une ville florissante: elle est la 15ème ville des États-Unis en termes de population et de rapidité de croissance démographique. Elle héberge depuis peu les sièges de grandes marques américaines comme Abercrombie and Fitch ou Victoria’s Secret, et J.P Morgan Chase, la plus grande banque des États-Unis, qui est un des plus gros employeurs de la ville. Les cols blancs affluent dans cette capitale de la Rust Belt (ex-région industrielle des États-Unis).

Pourtant, selon le rapport de Feeding America paru en 2016, 17,9% des foyers déclaraient être en insécurité alimentaire dans le comté de Franklin, qui contient tout le centre-ville de Columbus. A l’évidence, le développement vivace de Columbus ne bénéficie pas équitablement à tout le monde. Selon Roy Clark, les moins qualifiés ne se voient pas encore inclus dans l’expansion économique de leur ville.

Le hangar du NNEMAP à Columbus, Ohio (Etats-Unis). © CrossWorlds / Adrien Lac

Le hangar du NNEMAP à Columbus, Ohio (Etats-Unis). © CrossWorlds / Adrien Lac

Le premier symptôme pour ces familles en difficulté est la nécessité de faire appel à un tiers pour joindre les deux bouts. Mais pas systématiquement tous les mois. Toutes les familles sont autorisées à venir deux fois par mois se servir. “Certaines familles viennent donc 24 fois par an mais la moyenne est en réalité de 4,6 fois par an”. La grande majorité de ces foyers n’userait de cette ressource qu’une à deux fois par an. Les situations sont très variées. “Beaucoup des gens que nous servons travaillent et ne viennent que lorsqu’ils sont dans le besoin : quand ils sont entre deux jobs ou que de la famille emménage avec eux”, explique Roy Clark.

A NNEMAP, les familles ont plusieurs options pour obtenir leurs portions. Commander en ligne directement sur le site de la Mid-Ohio Food Bank, qui sert plus de 600 banques alimentaires comme NNEMAP dans l’État, et venir chercher leur commande sur place ; ou choisir le contenu de leur panier parmi les stocks que la banque de Columbus rassemble entre les dons des paroisses locales, des supermarchés et de la banque alimentaire centrale.

Les rayons de NNEMAP, principale banque alimentaire de Columbus. © CrossWorlds / Adrien Lac

Les rayons de NNEMAP, principale banque alimentaire de Columbus. © CrossWorlds / Adrien Lac

Les rayons de NNEMAP, principale banque alimentaire de Columbus. © CrossWorlds / Adrien Lac

Les rayons de NNEMAP, principale banque alimentaire de Columbus. © CrossWorlds / Adrien Lac

 

Sur les étagères soigneusement étiquetées, sont alignés des produits en conserve, des jus de différentes sortes (celui de cranberry étant le grand favori) et des plats préparés (pour ceux qui n’auraient pas de quoi réchauffer la nourriture). Au fond de la pièce principale, trois frigos massifs abritent différentes pièces de viande découpées en fonction du nombre de bouches à nourrir. Sur des tréteaux au milieu de la salle, des légumes et des fruits apparemment de bonne qualité s’amoncellent. Pour faire son marché, les familles suivent un parcours d’une étagère à une autre. Chaque famille a la possibilité de choisir un nombre défini de produits selon leur nature et la taille de la famille – exception faite des fruits et légumes que les familles peuvent emporter en quantité illimitée.

Ce détail de la politique de Roy Clark vient briser le cercle vicieux de la mauvaise qualité nutritionnelle des repas des plus défavorisés, qui par nécessité ont tendance à se détourner des produits les plus sains en faveur de repas moins équilibrés mais aux prix généralement plus abordables. Même dans de grandes surfaces qui ont fait de la baisse des prix leur priorité (comme Walmart, Giant Eagle ou Kroger), les produits frais ne sont pas abordables pour toutes les bourses, alors que la junk food y est toujours moins chère. Roy Clark nous le confirme : “Les produits frais sont souvent trop chers.

« Vous connaissez la chanson, si vous avez une famille de 3- 4 enfants et qu’ils ont 15 dollars en poche, il leur est bien plus facile d’aller chez McDonald’s nourrir les enfants plutôt que de dépenser cet argent à l’épicerie.”

3  Cliquez sur l’image pour voir le détail du graphe réalisé par notre correspondant Adrien Lac à partir de sources externes.

C’est aussi ce que dit l’étude comparée du budget repas des familles bénéficiant de la principale aide à l’alimentation aux États-Unis (SNAP) et de celui des familles n’en bénéficiant pas. On constate que les foyers les plus modestes consomment en proportion moins de légumes, fruits et laitage que les plus aisés. En revanche, ils consomment davantage de plats composites, de protéines et leur alimentation est plus riche en gras saturés et en sucre ajouté.

Paradoxe dans les rayons des grandes surfaces

Quelle est la responsabilité des grandes surfaces comme Walmart, Kroger ou Giant Eagle dans cette insécurité alimentaire rampante ? Difficile quand on aborde le sujet de la mal-bouffe et du budget des ménages de ne pas penser à ces géants de l’alimentaire aux États-Unis. Elena Irwin et Jill Clark (2006), chercheuses à l’université d’État de l’Ohio, se sont intéressées aux coûts et aux bénéfices de l’implantation d’un supermarché Walmart pour les communauté locales. 16 magasins Walmart entourent Columbus dans un rayon de 30 miles.

Irwin et Clark insistent tout d’abord sur les bénéfices à court terme. Avec des prix en moyenne 14% inférieurs à ceux de leurs concurrents et la création immédiate d’une centaine d’emplois, l’installation d’un tel magasin pourrait être considéré comme un bienfait pour les plus démunis.

Néanmoins, la présence d’un Walmart rime également avec la destruction d’une partie des emplois des petites et moyennes surfaces, une décentralisation de la dynamique des villes (les familles allant faire leur courses en dehors de la ville, où ces grandes surfaces sont construites) et une augmentation du poids des prestations sociales pour les États (Walmart paierait peu et fournirait une faible couverture sociale à ses employés, que ces derniers compenseraient avec des  prestations publiques). Ainsi comme les auteurs le déclarent dans le journal Choices:

« L’ouverture d’un nouveau magasin Walmart augmente le taux de pauvreté moyen d’un comté de 0.2%. »

“En cumulé, (…) 20 000 familles sont dans une situation de pauvreté à la suite  de l’installation de Walmart dans les communauté locales.”

Paradoxalement, ces grandes surfaces sont les premiers fournisseurs de banques alimentaires comme celle de Roy Clark. NNEMAP, par exemple, reçoit des dons direct de 3 Giant Eagle : chaque semaine, le géant alimentaire leur livre de grandes quantités de viandes surgelées que la banque va pouvoir redistribuer… à ces gens qui n’ont pas pu l’acheter en premier lieu dans les rayons des grandes surfaces.

Adrien Lac (Columbus, Ohio)

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