De la ronron thérapie au symptôme du célibat japonais

Symbole du kawai (terme qui qualifie des objets ou animaux de « mignons », désormais aussi utilisé pour décrire des humains et le comportement idéal qu’ils devraient adopter en société), mais aussi de propreté, les japonais adorent le chat, représenté dans toutes les couches de la société. Pourtant, avoir un chat au Japon n’est pas facile, voire inconcevable, au vu de la taille des logements, en majorité des appartements concentrés dans des villes tentaculaires comme Tokyo ou Nagoya. C’est de ce problème qu’est né le concept du « 猫カフェ », ou « neko cafe », littéralement « café des chats ».

 

Façade de café de chats à Osaka, avec le menu à l’entrée détaillant les prix à l’heure des visites et le prix des collations. 5 Janvier 2016, Osaka. Crédits photos : Crossworlds/Hannah Bidoire

Façade de café de chats à Osaka, avec le menu à l’entrée détaillant les prix à l’heure des visites et le prix des collations. 5 Janvier 2016, Osaka. Crédits photos : Crossworlds/Hannah Bidoire

 

Le principe est simple : mettre le chat au menu, non pas dans les plats mais à côté de soi, le temps d’un café ou plus, puisque l’on paie à l’heure. Dans le café – qui ressemble plutôt à une salle de jeu – il est donc possible de jouer, câliner, nourrir ou encore prendre des photos avec l’animal. Bref, avoir une boule de poils soyeuse à soi pendant un temps déterminé, soit tous les avantages en évitant la litière, tel est le principe premier du bar à chats.

Le chat sans la litière

La première étape lorsque l’on veut se rendre dans un tel lieu, c’est d’en choisir un. Il y a deux ans apparaissait le premier café de chats à Paris dans le Marais, mais la tendance est vraiment moindre comparée à ce que l’on peut voir au Japon : ma recherche Google pour le quartier de Dotonbori à Osaka en répertorie une dizaine dans un rayon d’un kilomètre (sans compter ceux qui n’ont pas de site internet) et cinq à Kyoto. Autant dire que le concept séduit plus qu’en France et que la demande est bien présente.

Je choisis deux cafés : le « Cat Tail » à Osaka (pour sa note de 5/5 sur TripAdvisor, son emplacement dans le quartier et ses jus de fruits gratuits) ainsi qu’au « Neko Kaigi »  à Kyoto (littéralement « la réunion des chats », pour les photos des chats déguisés). Lorsque j’entre, on me demande d’enlever mes chaussures (ce qui n’est pas si étonnant au Japon) et de revêtir de très seyantes pantoufles sur lesquelles le chat du pied gauche salue celui du pied droit, et de me désinfecter les mains. Les tarifs sont identiques dans les deux cafés : je prends une heure pour 1000Y (environ 7€) avec boissons offertes, et un paquet de nourriture pour appâter les bestioles à 200Y. Dans le premier, la dame à l’accueil me remet le trombinoscope félin, qui me met directement en garde contre le gros matou posé sur un pouf, qui serait apparemment violent. Je me dirige donc dans l’autre pièce, par pur instinct de survie.

Détail du trombinoscope: chaque chat a droit a sa page détaillée avec plusieurs photos et son mode de vie. Crédits photos : CrossWorlds/Hannah Bidoire

Détail du trombinoscope: chaque chat a droit a sa page détaillée avec plusieurs photos et son mode de vie. Crédits photos : CrossWorlds/Hannah Bidoire

 

Dans la salle se trouvent trois Japonaises de 17 ans, qui viennent là pour profiter quelques heures des divers accessoires que propose le café : des fausses souris, des baguettes magiques, un tas d’instruments pour stimuler ces petites bêtes. « C’est amusant, mignon, et on ne peut pas avoir de chats chez nous donc on en profite ici ! » me dit l’une d’entre elles. Prendre un maximum de photos et s’amuser entre copines est le but recherché par la moitié des clientes de son café, m’apprend la gérante.
Dans l’autre café, même protocole : le gérant me donne un trombinoscope avec les noms et habitudes des différents chats présents dans le café, avec la précision que tous ont été récupérés dans l’équivalent de la SPA japonaise. « Les chats n’étaient pas en bonne santé quand on les a recueillis, c’est pour ça que certains portent des costumes : pour protéger les endroits où ils ont été blessés. » Un couple arrive et se dirige vers un chat vêtu d’un costume de sushi fleuri. Et prennent un selfie : « On est des habitués, on adore les chats et ce café en particulier. Tout que tu as à faire pour l’appâter c’est de lui taper les fesses », me dit la fille avant d’éclater de rire en voyant ma tête lorsque l’un des chats saute de son perchoir. Lorsque je leur demande pourquoi ils n’en adoptent pas un, le garçon me répond :   » C’est mignon ici, mais chez moi c’est vraiment trop petit… Et puis j’ai pas vraiment envie de passer mon temps à nettoyer. » Le kawai du chat sans les inconvénients de la vie quotidienne, telle est la recette du succès de ces institutions.
Chat habillé en sushi au Neko Kaigi, 15 Janvier 2016, Kyoto. Crédits photos : CrossWorlds/Hannah Bidoire

Chat habillé en sushi au Neko Kaigi, 15 Janvier 2016, Kyoto. Crédits photos : CrossWorlds/Hannah Bidoire

 

Assieds-toi sur mes genoux

Dans l’autre pièce du « Cat Tail », un homme seul d’une quarantaine d’année caresse deux chats posés sur ses genoux. Il semble faire partie des personnes que l’on ne remarque pas dans le train, même si l’on passe des heures à côté de lui : ni laid, ni beau, pull beige, pantalon marron, Iphone 4 avec lequel il prend des clichés des boules de poils lovées sur lui. « Je viens ici toutes les semaines », confie-t-il « Je vis seul dans un tout petit appartement et je travaille beaucoup, c’est mon seul moment de détente. Les chats me comprennent, c’est mieux qu’une copine. » Dans l’autre café, deux personnes seules sont elles aussi venues pour côtoyer les chats : une fille, la vingtaine, qui refusera de me parler, gardant jalousement le chat le plus touffu pour elle seule, et un homme à lunettes de 35 ans, timide, venu lui aussi pour combler la solitude d’un appartement vide. Ces personnes esseulées représenterait les 50 autres pourcents des clients de ces lieux selon la gérante, des personnes célibataires, en mal d’affection ayant recours à ce que l’on nomme en France la « ronron thérapie ».

Chat du CatTail, thérapeute attentif. 6 Janvier 2016, Osaka. Crédits photos : CrossWorlds/Hannah Bidoire

Chat du CatTail, thérapeute attentif. 6 Janvier 2016, Osaka. Crédits photos : CrossWorlds/Hannah Bidoire

 

La ronron thérapie, ou ce concept inventé par Gauchet, défend les vertus du ronronnement du chat pour la gestion du stress ou de l’insomnie. Le chat comble un réel manque affectif dans une société touchée par le Sekkusu shinai Shokogun, le syndrome du célibat. Ce dernier atteint 61% pour les hommes entre 18 et 34 ans, 50% pour les femmes du même âge, causant un réel désastre de vieillissement de la population que l’État ne peut plus subventionner efficacement. Les Japonais ne sont apparemment plus intéressés ni par le sexe ni par les relations amoureuses, sources de complications ou de désillusion par rapport aux relations virtuelles que proposent certains jeux vidéos.

La ronron thérapie en pratique, 6 Janvier 2016, Osaka. Crédits photos : CrossWorlds/Hannah Bidoire

La ronron thérapie en pratique, 6 Janvier 2016, Osaka. Crédits photos : CrossWorlds/Hannah Bidoire

 

En effet, lorsque l’on se rend à Akihabara, quartier de Tokyo qui auparavant était très réputé pour son marché de produits technologiques, un paradis des geeks, on est frappé par la métamorphose qu’il a subi. Les petits magasins d’électronique ont laissé la place à des grandes chaines, mais aussi à des magasins de cosplay sexy, à des Maid Cafés ou à des Sex Shops aux devantures de librairies dans lesquels on trouve le matériel nécessaire pour créer sa propre poupée de fille grandeur nature (seins vendus séparément).

Acheter quelques heures dans les bras d’une ou plusieurs boules de poils pour oublier le travail et remplacer un potentiel partenaire est devenu, sans qu’ils s’en aperçoivent, l’un des objectifs des bars à chats. Ceux-ci deviennent symptomatiques du malaise sociétal causé par le célibat, presque au même titre – mais pas encore aussi effrayant – que les Maid Cafés, ces bars-restaurants où des étudiantes vêtues en costumes de soubrettes appellent « senpai » (maître) le client.

Hannah Bidoire

 

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