Des étudiants sans toit à Santa Barbara

Un camping-car comme toit. Crédits photo : Marie Jactel. Crédits graphisme : Théo Depoix-Tuikalepa

Un camping-car comme toit. Crédits photo : Marie Jactel. Crédits graphisme : Théo Depoix-Tuikalepa

Ce soir Elena, étudiante italienne en échange à UCSB (University of California at Santa Barbara), fait du couchsurfing. Si ce mode d’hébergement remporte un franc succès auprès des jeunes voyageurs en quête d’expériences alternatives, pour la jeune fille, passer la nuit sur un canapé n’a rien de temporaire, ni d’exaltant. Il s’agit au contraire d’une contrainte strictement économique.

Sous-locataire d’un logement à Isla Vista, la ville universitaire proche de Santa Barbara (Californie), elle vit par ailleurs dans l’angoisse perpétuelle d’être repérée et expulsée par le propriétaire des lieux. La situation d’Elena n’a hélas rien d’exceptionnel et révèle une réalité bien quotidienne pour de nombreux étudiants du secteur : la difficulté d’accéder à un logement à un prix raisonnable.

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Le campus de l’UCSB. Credits photo : CrossWorlds/Marie Jactel

 

A Santa Barbara, la plupart d‘entre eux en sont réduits à sous-louer ou à partager leur chambre pour faire des économies – nourrissant l’éternel mythe du roommate américain.  D’autres n’ont même pas cette possibilité. Une enquête conduite en 2013 par UCSB  dévoilait ainsi que près de 8 % de ces élèves s’étaient retrouvés sans domicile fixe durant leur cursus. En dépit de sa richesse, le comté de Santa Barbara était la même année le 2e comté des Etats-Unis recensant le plus gros pourcentage d’étudiants d’université publique sans toit. Dans ces cas là, ce sont souvent une tente ou une voiture qui font office de foyer.

Les jeunes les plus touchés par ce problème sont bien sûr ceux avec de faibles revenus ou sans ressource économique. Étant donné les frais de scolarité colossaux – pas moins de 30 000$ par an à UCSB – certains n’ont pas les moyens d’assumer, en plus, un loyer onéreux. Déjà pris dans la spirale de l’endettement étudiant, véritable bulle économique aux Etats-Unis, ils préfèrent soustraire ce coût locatif de leur fardeau financier. Entre une éducation et un toit, ils choisissent la première.

« Le camping-car était dans un état lamentable »

Les étudiants internationaux sont aussi particulièrement démunis car ils ne bénéficient pas des connections nécessaires pour repérer les offres fiables et à un prix décent. Thor, venu de Suède, en est une illustration. Arrivé il y a un an sans pied-à-terre, il espérait trouver un appartement rapidement. Il lui a fallu en réalité passer de motels en sous-locations pendant plus d’une semaine et demie avant d’obtenir, grâce à une connaissance très éloignée, une place dans la résidence privée de Tropicana Villas… où il n’est resté qu’un an. «Je trouvais la situation horrible parce que je payais plus de 714$ pour un appartement partagé avec 5 autres personnes, et il n’y avait clairement pas la place pour 6 personnes. Si j’avais payé la moitié de ce prix en Suède, j’aurais eu un studio pour moi tout seul avec cuisine et salle de bain ».

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Le camping-car de Thor. Crédits photo : CrossWorlds/Marie Jactel

 

Le Suédois a depuis enchaîné les séjours sur le canapé d’amis avant d’emménager dans un camping-car, dans le jardin d’une maison d’Isla Vista. « Le camping-car était dans un état lamentable quand je suis arrivé, et le loyer reste de 600$ par mois. Heureusement je sais que c’est seulement une solution temporaire. Dans une semaine, je dois prendre la place d’un mec dans une colocation pour un mois ». Après il faudra reprendre les recherches, sans exclure un possible retour à Tropicana Villas.

« Les propriétaires pompent volontairement le fric des étudiants »

Cette situation dramatique est née du caractère captif du marché immobilier local. Si la plupart des universités américaines proposent des résidences à même le campus – les fameux dorms ou residence hall –, le parc locatif de UCSB est trop pauvre pour répondre à l’augmentation du nombre d’élèves. D’autre part, la médiocrité du réseau de transport en commun oblige les étudiants à chercher un logement qui reste proche du campus, alors que le centre-ville serait plus abordable. Progressivement, Isla Vista est ainsi devenue l’aire la plus densément peuplée de Californie. La demande de logement y est donc considérable par rapport à l’offre. Une véritable mine d’or pour les agences immobilières.

Un camping-car, stationné dans les quartiers residentiels de Santa Barbara. édits photo : CrossWorlds/Marie Jactel

Un camping-car, stationné dans les quartiers residentiels de Santa Barbara. Crédits photo : CrossWorlds/Marie Jactel

 

« C’est juste une ville étudiante ici. Isla Vista ne serait rien sans [ses étudiants]. On pourrait penser qu’elle a été faite pour eux mais le problème c’est le prix. Et les propriétaires pompent volontairement leur fric », s’indigne Thor. Alors que certains bailleurs peu scrupuleux laissent leur maison se dégrader – sachant qu’elles trouveront toujours des locataires –, d’autres investissent au contraire dans un marketing agressif.

Une offre de luxe superflue

Des résidences privées telles que Tropicana Villas mettent en avant toutes les aménités qu’elles proposent : barbecue, laverie, table de ping-pong, même cabine à UV… rien n’est superflu pour attirer de futurs clients. Or ces installations, qu’aucun étudiant n’a réclamées, servent ensuite de justification aux loyers exorbitants. Pire, ces résidences se vendent auprès des parents comme des lieux « sûrs » et supervisés – c’est-à-dire sans alcool ni drogue – créant un deuxième marché assez pervers : celui de la sanction. « Un jour qu’on jouait au beer-pong avec seulement de l’eau dans nos gobelets, le propriétaire est venu nous dire qu’il était interdit de jouer à des jeux d’alcool, ou dérivés de jeux d’alcool, et nous a menacés d’une amende de 100$ par personne pour non-respect du règlement », rapporte l’étudiant suédois.

Tropicana Villas, résidence étudiante. Crédits photo : Marie Jactel

Tropicana Villas, résidence étudiante. Crédits photo : CrossWorlds/Marie Jactel

 

Que faire alors ? Les étudiants locaux sont plutôt enclins au fatalisme : « Au départ, tu te dis que tu n’emménageras jamais dans un endroit aussi cher, puis tu réalises que tu n’as pas le choix », note amèrement Sarah, étudiante genevoise en échange et locataire de Tropicana Villas. De même, si Thor se dit persuadé qu’un changement pourrait advenir d’une coalition de l’ensemble de la population étudiante, il ne peut s’empêcher de nuancer cyniquement : « Mais ils ne feraient pas le poids face aux propriétaires [qui] pourraient toujours louer à des familles ».

Après le constat alarmant de 2013, UCSB a bien lancé un plan immobilier d’envergure – le Long Range Development Plan. L’objectif, à l’horizon 2025, était de fournir des logements en-dessous du prix du marché. Hélas, les premiers complexes sortis de terre ne proposent aucun loyer à moins de 646$ par mois ce qui reste considérable. Par ailleurs, nul ne sait si les 5 000 lits supplémentaires suffiront à soutenir la hausse anticipée du nombre d’étudiants. UCSB jouit et pâtit dans le même temps de son cadre idyllique, entre les montagnes de Santa Ynez et les plages du Pacifique.

Les panneaux publicitaires pullulent dans la ville. Crédits photo : CrossWorlds/Marie Jactel

Les panneaux publicitaires pullulent dans la ville. Crédits photo : CrossWorlds/Marie Jactel

 

En termes de politiques publiques, il existe bien une aide fédérale pour les étudiants « indépendants » – la Free Application for Federal Student Aid. Malheureusement, tous les étudiants sans domicile fixe ne la demandent pas. Soit parce qu’ils n’y ont pas le droit ou ne connaissent pas les démarches à effectuer, soit parce qu’ils refusent l’étiquette de SDF – autant par fierté que par conviction qu’il s’agit simplement d’une situation temporaire. Quant aux politiciens du comté, d’aucuns pensent qu’ils ne voient pas d’intérêt à porter ce problème à l’agenda public car cet état de fait n’est pas sans bénéfice pour l’économie locale. D’autant plus que la majorité des étudiants concernés viennent d’autres comtés ou États et n’appartiennent donc pas à leur corps électoral.

Cette forme de non-dit permet surtout de ne pas écorner la représentation de Santa Barbara dans l’imaginaire collectif, abondamment nourri par le feuilleton éponyme. Cependant derrière « les vagues bleues » et « le vent brûlant du Pacifique » se cache une vérité plus crue et, malheureusement trop répandue, celle de la précarité étudiante.

Marie Jactel.

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