Colombie : des minutes, des minutes… Qui veut des « minutos » ?

Une voix préenregistrée indique monotonement que le forfait mensuel de communication téléphonique est écoulé. Comment appeler maintenant ? Un marchant ambulant se poste à l’angle de la prochaine rue. Entre les paquets de chips, les cacahuètes et les cigarettes, un petit panneau affiche : « 200 pesos la minute » (6 centimes). Voilà qui fera l’affaire !

A San Antonio, Henri vend des minutes. Crédits photo : CrossWorlds/Marie Thorn

A San Antonio, Henri vend des minutes. Crédits photo : CrossWorlds/Marie Thorn

 

« As-tu des minutes ? », demande-t-on au marchand. Oui, il en a. Il tend un vieux téléphone portable accroché à son chariot par un fil métallique, en guise d’antivol. Sur ce téléphone, on compose le numéro. A la fin de la conversation, le marchand récupère son combiné, regarde la durée de l’appel enregistrée dans le téléphone et les fait payer.

Pour moins d’un centime d’euro par minute, il est possible d’appeler n’importe quel numéro sur le territoire national. Cette somme peut paraître infime en France, mais beaucoup de Colombiens ne peuvent se permettre un abonnement mensuel qui atteint facilement 35 000 pesos (10 euros). Le revenu moyen colombien est de 639 euros mensuel (692 dollars par mois). L’étudiant Soret, 22 ans, classe moyenne, explique : « Les forfaits des opérateurs sont trop élevés et certains n’ont pas l’argent pour les payer. Moi, quand j’appelle avec des minutes, c’est parce que je suis fauché à la fin du mois ».

Double survie au jour le jour

Symbole d’une différence sociale marquée, le portable, et surtout le forfait qui va avec, procure un certain statut. Soret renchérit : « Clairement, les strates élevés de la société ne vendent ni n’achètent des minutes. Elles ne sont vraiment utilisées que par les classes défavorisées ». Le système de vente et d’achat des minutes de communication permet une double survie au jour le jour : celui du client qui doit téléphoner, mais aussi celui du vendeur car il génère des emplois informels. Souvent des personnes âgées utilisent ce commerce de fortune pour obtenir un revenu supplémentaire, si minime soit-il. Je me rappelle d’une vieille femme à Bogota, qui chaque jour, peinait à tirer son chariot de friandises et sa pancarte « minutos » en haut de la colline.

Dans le quartier de San Antonio à Cali, où Henri et Clara Inès travaillent comme « vendeurs de minutes », les clients sont réguliers et irréguliers. Henri, 50 ans, raconte « Il y a beaucoup de passage ici, surtout le week-end. Je suis là tous les jours à partir de 18 heures. Certains de mes clients habitent le quartier, comme moi. Et puis il y a ceux qui ne font que passer. Eux, je ne les revoie jamais. » Clara Inès, marchande ambulante dans la quarantaine, vend des minutes et du café sucré. « Je gagne plus avec le café qu’avec les minutes. Je ne sais plus depuis combien de temps je travaille ici, probablement depuis qu’existe la panela. [NDLR : sucre de canne non raffiné, produit en Colombie depuis toujours] ». Un sourire : « Voulez-vous un café ? »

Le prix du quartier

Comme une baguette ou un café au comptoir, les minutes servent aussi d’indicateur des prix de quartiers. Traverser une rue suffit à démarquer le centre, plutôt pauvre dans les villes latino-américaines, d’un quartier touristique. En quelques mètres, les minutes passent de 100 à 300 pesos (entre 3 et 9 centimes d’euro), sans qu’aucune réglementation officielle définisse les tarifs. Le marché de « minutos » est évidemment plus développé dans les quartiers populaires que dans les quartiers très aisés. Les vendeurs s’assurent une clientèle plus régulière en restant postés aux mêmes endroits. Les passants ne changent pas de quartier pour payer quelques pesos de moins.

En somme, les minutos sont des cabines téléphoniques mobiles, inexistantes d’ailleurs en Colombie. En se déplaçant de rue en rue, ils donnent à tous un accès à la communication moderne.

Marie Thorn

 

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