Des toilettes arc-en-ciel à l’Université d’Auckland

Les toilettes, 8 pays, 8 regards. Découvrez l’article de notre correspondant en Nouvelle-Zélande.

À Newmarket, sur le nouveau campus de l’Université d’Auckland, de nouvelles toilettes ont fait leur apparition. A côté des habituels WC destinés aux étudiantes et aux étudiants, on trouve désormais des toilettes unisexes. Une volonté de l’administration, qui souhaite offrir un environnement sûr et inclusif pour ses plus de 42 000 étudiant·e·s.

Pourquoi des toilettes unisexes ?

« Les toilettes unisexes sont importantes pour les étudiant·e·s transgenres et queer qui ne se reconnaissent pas dans la binarité des genres, mais également pour les étudiant·e·s transgenres souhaitant effectuer leur transition d’un genre à un autre », explique Isabella Francis, Queer Officer, c’est-à-dire la responsable du Queerspace, le pôle LGBTQI+ au sein de l’Association des Étudiant·e·s de l’Université d’Auckland (AUSA).

« Celleux-ci peuvent en effet se sentir menacé·e·s dans des toilettes genrées où iels peuvent être mal perçu·e·s si leur genre ne correspond pas à leur apparence physique. »

Cela est particulièrement vrai pour les étudiantes transgenres, qui doivent alors fréquenter les toilettes pour femmes alors qu’elles ont encore une apparence masculine.
« C’est une grande source de stress pour les étudiantes et les étudiants », nous dit Isabella,
« c’est pourquoi il est important qu’il existe de tels espaces où iels peuvent se rendre sans connaître ce genre de situations. »

En Nouvelle-Zélande comme en France, toute transition physique d’un genre à un autre est soumise à un « test de vie réelle », afin de s’assurer que la personne transgenre est certaine de son choix avant d’effectuer un traitement hormonal ou une opération chirurgicale souvent irréversible. Ce test de vie réelle dure généralement plusieurs mois, au cours desquels iel est obligé·e de se travestir.

De plus, depuis le départ à la retraite du chirurgien Peter Walker en 2013, la Nouvelle-Zélande ne compte plus aucun praticien formé aux opérations de réassignation génitale. Les transgenres kiwis souhaitant se faire opérer sont donc contraint·e·s de se rendre à l’étranger, ce qui est évidemment très coûteux. Si le Ministère de la Santé octroie sans condition des aides pour des soins très coûteux non disponibles en Nouvelle-Zélande (et donc non couverts par la sécurité sociale), la liste d’attente est longue : en janvier dernier, 90 transgenres attendaient ainsi d’être opéré·e·s, pour la plupart des femmes selon le pure-player national Stuff.

Un pays attentif aux droits des personnes LGBTQI+

Néanmoins, la Nouvelle-Zélande reste un pays précurseur en ce qui concerne les droits et la représentation des personnes transgenres. Comme en Australie et depuis peu au Canada, un genre neutre X est proposé sur les passeports, et cette disposition devrait s’étendre aux autres documents d’identité dans les prochaines années.

Dès 1999, la Nouvelle-Zélande élisait la première députée ouvertement transsexuelle au monde, Georgina Beyer, tandis que l’ex-ministre de la santé Annette King (et bras droit de l’actuelle chef du Parti travailliste Jacinda Ardern) révélait récemment lors d’une rencontre publique qu’elle avait été mariée à un homme transsexuel.

En ce qui concerne les toilettes unisexes, « celles-ci ont toujours existé » à l’Université d’Auckland, nous assure Terry O’Neill, le directeur du Student Equity Office (Bureau de l’Égalité entre les Étudiant·e·s), « même si elles ont longtemps été fusionnées avec les toilettes destinées aux étudiant·e·s à mobilité réduite ». Suite à la demande de l’association Trans on Campus, l’Université a entrepris d’installer des toilettes unisexes dans ses nouveaux locaux, et s’est engagée à effectuer des travaux dans les bâtiments actuels.

A la fin du semestre dernier, une partie des toilettes pour femmes ont ainsi été transformées en toilettes unisexes, avant que l’Université ne fasse marche arrière.
« Certaines étudiantes avaient émis des réserves sur ce qu’elles percevaient comme une appropriation de leur espace privé », nous explique Isabella, la Queer Officer. « En réalité, c’était surtout une décision motivée par des raisons pratiques et économiques, à cause des urinoirs présents dans les toilettes pour hommes », poursuit-elle. « Mais l’Université a dû y renoncer, car ces toilettes ne respectaient pas les normes. En Nouvelle-Zélande, les cabines des toilettes unisexes sont censées avoir des cloisons qui vont du sol au plafond, ce qui n’est pas le cas dans les sanitaires actuels. »

Pour l’Université d’Auckland, l’enjeu est également d’obtenir le Rainbow Tick, un label décerné aux organisations et aux entreprises néo-zélandaises pour leurs efforts dans l’inclusion des personnes LGBTQI+. L’Auckland University of Technology a ainsi été le premier établissement d’études supérieures à être certifié « arc-en-ciel », dès 2015, notamment grâce à la construction de plus de 120 toilettes unisexes.

De la (non) pertinence des toilettes genrées

L’Université d’Auckland, de son côté, est attentive à ce que ses étudiant·e·s puissent être reconnu·e·s sous l’identité qu’iels souhaitent. « Par exemple, nous finançons le changement d’état civil pour les étudiant·e·s transgenres aux revenus modestes », nous indique Terry O’Neill. L’Université souffre cependant d’un système informatique très décentralisé, rendant difficile le changement de prénom et de genre, ce que déplore Isabella Francis :
« Parfois le genre peut être correct sur la carte d’étudiant·e, mais pas sur l’espace étudiant·e en ligne. Je pense que l’Université pourrait être plus réactive pour procéder aux modifications nécessaires sur tous les portails informatiques, même si je conçois que c’est un défi technique. »

La question des toilettes unisexes soulève également une autre problématique, celle de la pertinence des toilettes genrées. Comme le fait remarquer l’un des bénévoles du Queerspace lors de notre entrevue avec Isabella, les toilettes publiques « pour hommes » et « pour femmes » telles que nous les connaissons ne sont apparues dans le monde que dans les années 1870 pour assurer la « sécurité » des femmes ; auparavant, toutes les toilettes étaient mixtes. Un constat partagé par Terry O’Neill : « Je pense qu’il y a une discussion à avoir au sein de l’université et en général : toutes les toilettes ne devraient-elles pas être unisexes ? »

Tom Février

NDLR : si l'écriture inclusive à proprement parler n'existe pas en anglais, puisque la grammaire de la langue est moins genrée que le français, des Américains ont adopté la langue dans une quête de représentation moins liée aux identités de genre. Ainsi, ils utilisent le pronom « they » pour une personne seule, à la place de « he » ou « she », pour se détacher d'une assignation au genre. Il est fréquent que les personnes transgenres précisent au début d'une interaction quel pronom on doit utiliser en les désignant.

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