Diaspora et islam politique : le long chemin du mariage égyptien – 1/2

En Égypte, mariage rime avec faste. Entre traditions et contrat financier, le mariage est source de pression comme il représente une certaine liberté. Nombreux sont les jeunes gens qui émigrent dans le Golfe pour s’assurer une stabilité financière. Au retour, leurs idées politiques et culturelles sont imprégnées de la culture saoudienne. Notre correspondant vous invite à les suivre, dans un article en deux temps.

Au nom de Dieu, le Clément le Miséricordieux 

L’homme, élégant dans sa galabeya noire, me fraye un passage à travers la foule. Je serre d’innombrables mains, félicite, congratule chaleureusement. Mon ignorance passe pour de l’assurance. Je lui dis que je ne comprends pas : Mahmoud, que se passe-t-il ? Il répond qu’il me faut d’abord saluer les mariés.

Ils sont assis là-bas, resplendissants, écrasés sous les projecteurs. Engloutis dans leurs fauteuils, tel un couple princier trônant sur leur estrade de bois, une femme en robe blanche et un homme en costume noir semblent abasourdis de bruit, de couleur et de joie. Je les félicite en arabe, avant d’ajouter congratulations pour habiller ma gaucherie d’étranger. C’est l’ultime événement d’un mariage musulman dans un village en Égypte. Seule la moitié du village est invitée mais l’autre est venue quand même, et l’on m’accueille avec empressement, comme une évidence.

Mahmoud est éleveur de chevaux à Sakkarah, une banlieue agricole au sud du Caire. C’est lui qui m’a invité. Il me fait asseoir à ses côtés et m’explique le long chemin d’un mariage en Égypte. Les mariés se connaissent depuis assez longtemps, mais n’ont eu que rarement de moment à deux. Ils se sont fiancés il y a plus d’un an, lors d’un dîner rassemblant les membres proches des deux familles. L’homme s’est engagé à donner une somme d’argent, le mahr, à la mariée. Les deux familles ont récité ensemble la fātia, la première sourate du Coran. Au nom de Dieu, le Clément le Miséricordieux…

C’est là qu’il a offert un bijou en or, la šabka, à sa future épouse. L’homme est accompli : il possède une maison, un travail stable, des revenus suffisants. La femme est instruite, a étudié à l’Université, mais sait qu’elle pourra, si elle le souhaite, arrêter de travailler le lendemain de son mariage. La veille des noces, les femmes ont entouré la future mariée pendant la « nuit du henné » tandis que les hommes se sont joints au futur époux pour chanter et danser jusqu’au matin.

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Une mariée égyptienne – Crédits photo : Flickr/CC/Azlan duPree

 

Le mariage légal a été célébré dans la mosquée du village. Le šayḫ ou l’imam a rappelé l’attention que le Prophète avait eue à l’égard de ses femmes durant toute sa vie, et a exhorté le marié à suivre son exemple. Enfin, après avoir affirmé leurs consentements, ils procèdent au katb al-kitāb, la signature du registre, assistés d’un témoin par famille. A l’issue de la cérémonie, une joyeuse et bruyante procession, la zaffah, est venue enlever la future épouse pour la conduire, cachée dans une nacelle sur un chameau ou sur un cheval, jusqu’à sa nouvelle maison. C’est pour annoncer le mariage, pour que tout le monde le sache. Car pour qu’un mariage soit valide, il faut qu’il soit publiquement annoncé à tous.

Nous sommes devant la maison des mariés : une foule joyeuse les entoure, danse, mange et boit du thé, hommes et femmes chacun de leurs côtés. Un des frères du marié s’approche de Mahmoud et moi et nous tend des verres : c’est tout à fait inattendu de vous voir ici : un Blanc, dans un mariage populaire, à Sakkarah. Mais soudain les mariés se lèvent et, dans une explosion de joie venant de la foule, traversent la piste au milieu des danseurs et montent les marches de la maison. La porte se referme, Mahmoud finit son thé. Il m’explique que ce n’est pas terminé : la mère de la mariée viendra cuisiner pour la nouvelle maison pendant quelques jours, et les visites et les cadeaux commenceront dans une semaine.

Un contrat en or

Tous les mariages ne se ressemblent pas en Egypte, m’explique Mahmoud. C’est vrai : il m’est arrivé de voir, sur les luxueux bateaux le long du Nil, de riches fils et filles de bonne famille qui se marient entre eux dans de somptueuses fêtes où les vestes et robes de soirées remplacent les costumes traditionnels. Toutefois, tous les mariages ont en commun l’incroyable besoin d’ostentation et la pression financière qui pèse sur le futur mari.

Les dépenses des Égyptiens en matière de mariage s’élèvent annuellement à environ 1, 3 milliards d’euros. A la fin des années 1990, un mariage égyptien coûtait en moyenne 4 fois le revenu annuel moyen. Entre cette période et 2006, les coûts de mariage ont augmenté de 25 %. Ces chiffres sont astronomiques, alors que 14 % de la population vit avec moins de 2 $ par jour et que le chômage des jeunes atteint 25 %.

Entre les deux tiers et les trois quarts des dépenses du mariage, entre la šabka, le mahr, la future maison et son aménagement, sont à la charge du fiancé et de sa famille. C’est une somme très difficile à rassembler : il faut en moyenne 43 mois de salaire du fiancé et de son père pour financer un mariage « décent ».

Mahmoud sourit : il pense certainement à son propre mariage, il y a bien longtemps de cela. Mais il convient qu’aujourd’hui, le mariage prend des proportions démesurées aux conséquences multiples. D’abord un net recul de l’âge moyen du mariage pour les hommes, qui se situe aujourd’hui au-delà de 30 ans : près de 50 % des hommes entre 25 et 29 ans ne sont pas mariés, tout comme 25 % des hommes de 35 ans d’après le Brookings Research Institute.

Le phénomène de « waithood »

Bien sûr, en Europe, ce n’est pas un drame d’avoir 35 ans et de ne pas être marié. Mais ici en Égypte, c’est autre chose. Le mariage, c’est le début de la vie d’adulte : à la fois pour la femme et pour l’homme, c’est une étape marquante pendant laquelle les jeunes gens quittent la maison familiale, très souvent pour la première fois. C’est un pas social et matériel crucial à franchir pour les Égyptiens. C’est également un passage institutionnel et culturel vers une reconnaissance sociale et une vie sexuelle possible, reconnue et permise. Voilà pourquoi un mariage trop retardé a de lourdes conséquences sur la jeunesse égyptienne : elle se trouve dans un état perpétuel d’attente, le waithood.

Les jeunes, toujours dépendants financièrement, restent dans le cadre moral et les valeurs de leurs parents. Ils ne sont plus des enfants, puisqu’ils travaillent (ou sont en âge de le faire), mais n’ont pas non plus la liberté et l’indépendance des adultes mariés. Il en résulte une jeunesse frustrée, en mal de liberté et de responsabilités.

Pour gagner leur indépendance financière, les jeunes égyptiens partent vers l’Arabie Saoudite. En 2011, ils étaient 1 015 000 à émigrer.

Pour comprendre les implications politiques et religieuses de cette diaspora, lisez la deuxième partie de l’article ici.

Xavier Trémembert

 

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