Diaspora et islam politique : le long chemin du mariage égyptien -2/2

En Égypte, mariage rime avec faste. Entre traditions et contrat financier, le mariage est source de pression comme il représente une certaine liberté. Nombreux sont les jeunes gens qui émigrent dans le Golfe pour s’assurer une stabilité financière. Au retour, leurs idées politiques et culturelles sont imprégnées de la culture saoudienne. Notre correspondant vous invite à les suivre, dans un article en deux temps. Second épisode.

Emigrer pour pouvoir se marier

Pour beaucoup de jeunes Égyptiens, le mariage est une absolue nécessité incompatible avec le chômage et les bas salaires. Certains n’hésitent pas à émigrer quelque temps vers la région du Golfe, culturellement et linguistiquement assez proche, pour gagner rapidement de quoi se marier. « Mon père est mort alors que je finissais mes études, m’explique Ahmed, un travailleur égyptien ayant passé 35 ans en Arabie Saoudite. J’ai voyagé en Arabie Saoudite pour pouvoir travailler. Il n’y avait pas d’argent en Egypte et je voulais aider ma famille. Au début, le mariage n’était pas une motivation prioritaire. Mais c’est vrai qu’au bout d’un certain temps, j’ai pu revenir en Egypte et me marier.  »

Ils sont jeunes, diplômés, parlent la même langue et pratiquent la même religion, ce qui les pousse à chercher pendant quelques années en Arabie saoudite, au Koweït ou aux Émirats arabes unis, ce qu’ils ne trouvent pas en Égypte.

D’autant plus qu’ils bénéficient de la politique de préférence arabe pour l’émigration des pays du Golfe. En effet, après le pic d’émigration dans les années 1970, 90 % des émigrés en Arabie Saoudite étaient arabes. Selon l’International Organisation for Migration, ils représentent 33,7 % de la diaspora égyptienne à travailler dans ce pays, soit un peu moins d’un million de personnes.

« J’ai utilisé l’Arabie Saoudite, elle m’a accueilli »

Ahmed poursuit : « Ma vie là-bas était rythmée par le travail, il n’y avait pas vraiment de place pour les loisirs. C’était une vie ennuyeuse, dans une certaine mesure. Heureusement que ma famille m’a accompagné après mon mariage. Finalement, j’ai vécu plus en Arabie Saoudite qu’en Egypte, c’est pourquoi j’aime aussi ce pays, qui est comme ma deuxième patrie. Je l’ai utilisé, il m’a accueilli. »

L’élite religieuse wahhabite, m’explique Mahmoud, mon ami et guide égyptien lors d’un mariage traditionnel au Caire, domine exclusivement les sphères culturelles et sociales saoudiennes, en passant par l’éducation et les médias : elle écrit à la fois les manuels scolaires et les programmes de télévision. C’est ainsi qu’un émigré égyptien, fréquentant les mêmes mosquées et ayant accès à l’ensemble de la culture par la proximité de la langue, a beaucoup de chances d’être influencé par le wahhabisme. Ahmed relativise : « Oui, vivre 35 ans dans le Golfe a eu un impact majeur sur moi, sur ma famille, mes enfants qui ont grandi là bas. Mais cela n’a pas vraiment affecté mes convictions religieuses. Je suis musulman, je l’étais avant de partir, et je le suis toujours maintenant. » Pourtant, pendant leur séjour et surtout à leur retour en Égypte, certains jeunes transmettent de nouvelles idées religieuses à leurs familles, inspirées du wahhabisme et du salafisme.  Wahhabisme ? Salafisme ? Mahmoud m’explique.

Les salaf sont les premiers musulmans, des trois premières générations à partir de Mahomet. Ils sont considérés comme les musulmans « les plus purs », car suivant directement les préceptes du Prophète, et non des siècles de jurisprudence islamique accumulée par la tradition classique de l’islam. Celle-ci est vécue comme une dégradation de la religion par certains penseurs du XIXe siècle, qui proposent un retour au temps des salaf pour moderniser l’islam.

Ce courant de pensée va rencontrer une autre doctrine, le wahhabisme, qui naît au XVIIIe siècle dans le désert d’Arabie. Le wahhabisme, c’est une vision très simple et très rigoriste de l’islam, prônant une lecture littérale du Coran. Au départ très marginal, ce mouvement s’est allié avec une famille puissante, les Séoud, pour créer un nouvel État en Arabie. Alimenté par les pétrodollars et les appels au jihad contre les Soviétiques lorsque ceux-ci occupaient l’Afghanistan, le wahhabisme va prendre une ampleur considérable jusqu’à concurrencer l’islam traditionnel. Le wahhabisme est donc une « application pratique » de la pensée salafiste en Arabie saoudite.

La diffusion du salafisme en Egypte

Le salafisme en Egypte prend de l’ampleur à la fin des années 70, décennie marquée par une première grande vague d’émigration dans le Golfe.

Quelques étudiants à Alexandrie fondent al-da‘wa al-salafiyya (prédication salafiste), destinée à devenir un mouvement de masse mêlant religion, éducation, action sociale et caritative. Le mouvement s’est ainsi constitué un véritable socle populaire tout en étant toléré par le régime du président de l’époque, Anouar el-Sadate, qui voyait dans ce groupe non politisé un pare-feu contre les Frères musulmans.

Après l’assassinat de Sadate en 1981 par un groupe salafiste djihadiste, Moubarak décide de faire surveiller et museler le mouvement salafiste.

Les premières élections libres dans l’après révolution de 2011 marquent un tournant dans la stratégie salafiste égyptienne. Pendant longtemps, l’activisme politique dans la doctrine du salafisme était tabou, la majorité des salafistes étant quiétistes et revendiquant un désintérêt de la politique. Mais Al-da‘wa al-salafiyya comprend que l’instant démocratique égyptien peut lui permettre d’étendre ses prérogatives, ce qu’elle n’a jamais pu faire sous un régime autoritaire. Pour gagner les élections, al-da‘wa al-salafiyya se dote d’un bras politique, le parti al-Nūr (la lumière), qui obtient presque un quart des sièges au Parlement, totalisant près de 7 millions d’électeurs.

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Village égyptien. Crédits photo : Ricardo Liberato/CC/Flickr

Et nos fiancés émigrés ?

En menant des sondages parmi les sympathisants d’al-Nūr, des chercheurs ont montré qu’un électeur dont un membre de famille a émigré dans le Golfe a deux fois plus de chance de voter salafiste qu’un Egyptien sans contact avec l’immigration vers le Golfe, faisant clairement le lien entre diaspora égyptienne dans le Golfe et diffusion du salafisme.

Toutefois, depuis l’arrivée au pouvoir d’Al-Sissi en 2014, le salafisme en Egypte est retourné à son état prérévolutionnaire. Al-Nūr est représenté au parlement, mais ses marges de manoeuvre sont bien étroites par rapport à un exécutif autoritaire.

Mahmoud soupire. Il n’aime pas beaucoup la politique mais il en fait les frais. Déçus par l’échec politique d’al-Nūr et des Frères musulmans, haïssant l’armée et sa répression ultra violente, beaucoup de jeunes ont rejoint Anṣār Bayt al-Maqdis (défenseurs de Jérusalem), un groupe fondé juste après la révolution et qui prend en 2014 le nom de Wilāyat Sīnāʾ (Province du Sinaï) en signe d’allégeance à l’Etat Islamique. Au même endroit, à Sakkarah, un mois après la joyeuse fête à laquelle Mahmoud m’avait emmené, des hommes en moto affiliés à la Wilāyat Sīnāʾ ouvrirent le feu sur un contrôle routier et tuèrent quatre policiers. Mahmoud, dont le premier fils est à la faculté d’ingénierie à l’Université du Caire, s’attend sans doute à le voir partir bientôt, en chemin vers l’Arabie Saoudite et le mariage.

Xavier Trémenbert.

Cet article est le deuxième volet de notre regard sur le mariage en Egypte. Retrouvez la première partie ici.

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