A la reconquête des rues brésiliennes : lorsque le policier remplace le trafiquant

Mardi dernier, notre correspondant au Brésil vous racontait comment l’Etat procède pour pacifier les favelas de Rio via la mise en place du système UPP (article à lire ici). Aujourd’hui, découvrez les conséquences de ce système, lorsque le policier remplace le trafiquant.

Dans les faits, le succès de la pacification des favelas

La première UPP est installée en décembre 2008 dans la favela Santa Marta dans le sud de la ville. Le chiffre de son succès est clair : 0 homicide depuis l’implantation de l’UPP. Depuis, 34 UPP ont été installées pour contrôler plus de 233 favelas et 6 autres sont en projet avant décembre 2014.

Le succès de la pacification de Santa Marta et des autres favelas a été relayée par toute la presse nationale et internationale, un coup marketing exceptionnel pour le Brésil, son président Lula et le gouverneur Sérgio Cabral. Lancée peu après l’annonce officielle de la réception par Rio de Janeiro de la Coupe du Monde 2014 et des JO 2016, la pacification des favelas cariocas a été le tremplin idéal pour la réélection de Cabral en 2010.

A l’époque, le comité de campagne surchargeait le compte Youtube du gouverneur avec des vidéos qui louaient les actions de l’homme au cours de son premier mandat. « C’est mon compromis, celui de laisser à la fin de mon mandat un Etat libre de tout pouvoir parallèle. C’est mon compromis avec mes enfants, ma famille, avec les habitants de l’Etat, avec moi-même, avec Dieu » peut-on l’y entendre dire avant d’ajouter ce chiffre aléatoire : « Plus de 90% des jeunes qui auraient été happés par le trafic, choisissent désormais de nouveaux chemins avec les UPP ». Suit un policier, tout fraichement recruté : « On enlève l’image de héros du trafiquant, elle se reflète aujourd’hui sur le policierLa nouvelle police apporte l’intégration avec le reste de la société « .

On nous présente enfin une directrice d’école qui nous affirme, la voix tremblotante, levant les yeux embués de larmes vers le ciel : « C’est bon de vivre dans la paix », avant de montrer sa collection de cartouches de balles et conclure : « Je savais qu’un jour cette collection appartiendrait au passé. Que Dieu soit loué pour ça ».

Sergio Cabral, gouverneur de l’Etat de Rio le 30 novembre 2010. Crédits photo: flickr/CC/ Secretaria de Assistência Social e DireitosHumanos

Sergio Cabral, gouverneur de l’Etat de Rio le 30 novembre 2010. Crédits photo: flickr/CC/ Secretaria de Assistência Social e DireitosHumanos

Le trafiquant est remplacé par le policier

Sérgio Cabral continue de sauter sur son tremplin de 2010, ignorant et maquillant les imperfections de son Frankenstein. Comme le père d’une monstrueuse création, il veut la prolonger : 100 favelas devraient être pacifiées d’ici 2016 mais il refuse de voir les nouveaux problèmes que soulève le système des UPP. Comme le montre encore une fois si bien l’analyse de João Padilha dans la suite de Tropa de Elite, les policiers en charge des favelas surveillent, interrogent, coordonnent, contrôlent toutes les activités et tous ceux qui circulent dans les rues des favelas. Faute d’organes indépendants de contrôle ni d’un encadrement légal des pouvoirs des « comandante de unidade », leur liberté semble sans limite.

Le film dénonce ainsi la formation de nouvelles mafias, de nouveaux réseaux de trafic, de corruption, d’assassinats qui remontent jusqu’aux plus hauts échelons de l’Etat de Rio. Le trafiquant est remplacé par le policier. Du pareil au même ? Non, cette fois l’action du malfrat est légitimée par l’Etat. Au-delà de la corruption, les abus d’autorité semblent être nombreux. Les cas de torture pendant des interrogatoires et de disparitions mystérieuses font les choux gras de la presse depuis 2010, depuis la disparition d’Amarildo da Souza, un maçon, père de famille au chômage habitant de la Rocinha, devenu martyr des opprimés et des opposants toujours plus nombreux à cette réaction violente et radicale de l’Etat.

Si les progrès sociaux sont véritables, l’étape finale de Post-Occupation du processus de pacification, qui semble la plus importante, n’est pas encore réalisée dans la plupart des favelas. Les organes publics reçoivent en effet, rarement le chèque pour financer l’arrivée de leurs services dans les territoires occupés. Les chiffres sur cet « oubli » du deuxième mandat de Cabral sont rares mais l’impatience des moradores et des associations semblent grandir. On aperçoit même parfois des signes d’une résistance, nostalgique du temps où les trafiquants régnaient dans les rues et achetaient le silence des habitants en offrant les médicaments, les soins, les études de chacun. Sur ce mur, on lit tout le paradoxe de cette pacification inachevée : « CV », initiales du Comando Vermelho recouvrent le tag des policiers de l’UPP marquant leur territoire.

L’avenir au coin de la rue : des titres de propriété pour les habitants des favelas ?

Lorsque l’on essaye d’aller au-delà des faits, comprendre la rue du morador des favelas de Rio aujourd’hui c’est travailler sur la redéfinition de l’espace que propose les UPP. La pacification cherche à traiter le problème de la violence des favelas en cherchant par des initiatives « civilisatrices » et « moralisatrices » d’organiser et de contrôler le quotidien des moradores, un quotidien directement orienté par les forces de l’ordre : on dirige les festivités, les échanges, le commerce, les espaces de culture et de dialogue social. Au bout du compte, la pacification de la rue passe, dans cette nouvelle conception des UPP, par un contrôle du quotidien de cette rue. La rue n’appartient pas au morador, pas plus qu’à l’époque des trafiquants, d’où la résistance naissante chez les habitants des favelas envers les UPP

En poussant encore la réflexion, on s’aperçoit que le fait que la pacification ne rende pas aux habitants la possession de leurs rues empêche à ces derniers de s’intégrer au reste de la société. L’essence de la condition du morador est l’absence de titre de propriété. Le rapport à son environnement qu’a le « favelado » lui empêche dès le départ de se construire une identité mais aussi de se concevoir comme citoyen, comme un individu libre de ces choix, comme un individu égal aux autres. Cet handicap de départ est à l’origine d’une absence d’espoir, une sorte d’anomie : le favelado ne pense pas pouvoir se sortir de la favela, il se sent emprisonné. Il va donc chercher des formes alternatives pour atteindre la réussite sociale. C’est cela qui alimente le cercle vicieux de la violence et de la misère dans les favelas de Rio et qui empêche tout avancement sur la question du trafic de drogues.

Une piste de réflexion pourrait donc être de changer ce rapport du favelado à son environnement, à sa rue. La mairie de Rio semble d’ailleurs aller dans cette direction puisqu’elle a lancé depuis 2010 une campagne d’octroi de titres de propriété pour les habitants de la Rocinha, la plus grande favela de la ville avec 150.000 habitants. Seule l’attribution d’un lieu de résidence qui lui appartient pourra permettre au « favelado » de se penser comme habitant de Rio et lui donner enfin accès à la ville.

Dans l’un de ses discours-phares, José Mariano Beltrame, secrétaire de la Sécurité Publique dans l’Etat de Rio proclamait fièrement : « L’Etat est entré, le territoire appartient à l’Etat et nous ne sortirons pas ». Reste à savoir si l’intrusion par la force de l’Etat dans un espace miné par des années d’isolement et de ségrégation pourra être efficace et bénéfique sur le long terme. Une militarisation d’une zone déjà sur-militarisée, un virage dans une rue à contresens.

Paul Divet

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