Du pixel au stéréotype : la stigmatisation des autochtones perpétrée par la télévision canadienne

Chaque année, CrossWorlds s’emploie à vous faire découvrir le monde à travers de nombreuses paires d’yeux. Suivez les yeux d’une dizaine de nos correspondants, rivés sur la télévision dans leur pays.

Téléviseur. Un médium de merveilles audiovisuelles. Coup de projecteur sur des sujets… choisis. Que dire de ces silences, des angles morts que la télévision choisit de ne pas couvrir ou déforme, à l’échelle d’une nation, précisément pour en modifier la définition ? Au Canada, cet angle mort concerne près d’un million six cent mille individus, à en croire le dernier recensement du gouvernement fédéral. Ce nombre est celui des premiers habitants du Canada : les populations autochtones.

« On ne les voit tout simplement jamais à la télévision, mais lorsque c’est le cas, c’est toujours extrêmement stéréotypé, sans la moindre recherche »

Lisa Jodoin © Alexander Wood

Lisa Jodoin © Alexander Wood

Voilà ce que m’explique Lisa Jodoin, auteure et rare réalisatrice de films documentaires axés autour de la problématique identitaire autochtone, l’expérience de l’urbanité et de la décolonisation comme son court-métrage primé à plusieurs reprises “Tracing Blood”. La réalisatrice mentionne ensuite en guise d’exemple le portrait typique de l’autochtone alcoolique, violent, prêt à s’insurger en toute occasion, les réserves étant conçues comme des lieux de crimes ou d’« incivilité » (l’une des idées reçues les plus répandues étant qu’elles ne seraient guère fournies en eau potable).

 
En effet, la représentation des natifs au cinéma est également très restreinte : il aura fallu attendre les années 80/90 pour que la chaîne canadienne CBC daigne enfin permettre à des acteurs autochtones d’endosser les rôles… de personnages autochtones ; et tout louables que soient ces efforts de représentativité, ils charrient souvent de nombreux stéréotypes, genrés de surcroît.
Que ce soit à travers le stigmate de la « princesse indienne », cette voluptueuse native à la Pocahontas prête à abandonner son peuple pour le colon blanc de l’exploitation (fantasme totalement européen, le concept de royauté n’ayant pas de sens pour les autochtones), celui de « l’indien stoïque » (dénué de la moindre expression faciale) ou encore du jeune guerrier au caractère lisse mais à l’énergie sexuelle indomptable (Jacob de Twilight, si tu passes par ici), les conséquences sont drastiques sur le produit télévisuel. Le manque criant de personnalité ou d’importance scénaristique conféré aux personnages autochtones nuisent significativement à leur image, empêchant de communiquer la richesse et la complexité d’une population n’étant effleurée qu’en surface ou, pire, exclusivement dévoilée au travers de l’interaction avec le protagoniste blanc (Danse avec les Loups de Kevin Costner ou encore Little Big Man d’Arthur Penn en fournissent des exemples de choix).

“Les stéréotypes déshumanisent, c’est une évidence”, observe la réalisatrice.

Pourquoi cette image déformée à l’écran ? “Je ne pense pas que cela soit intentionnel, la télévision ne fait que nourrir des stéréotypes déjà existants, notamment cette idée que les autochtones manqueraient d’indépendance, seraient incapables d’autogestion”, estime Lisa Jodoin. “Cette infantilisation me semble être le résultat d’un sentiment de culpabilité éprouvé par les Canadiens héritiers de la colonisation : en connaissance des crimes et des mauvais traitements commis par leurs prédécesseurs à travers l’histoire, les non-natifs craignent une revanche latente de la part des autochtones.”
En effet, les autochtones du Canada, répartis entre Amérindiens, Métis et Inuits sont victimes de la colonisation européenne depuis la fin du 15ème siècle, la domination franco-britannique ayant durablement altéré leurs modes de vie.

Photographie d’Alex Vietinghoff extraite court-métrage “Tracing Blood” de Lisa Jodoin, avec son aimable autorisation.

Photographie d’Alex Vietinghoff extraite court-métrage “Tracing Blood” de Lisa Jodoin, avec son aimable autorisation.

Outre la déshumanisation, ces stéréotypes “génèrent aussi un sentiment de peur”, explique Lisa, pour qui cette idée est intrinsèquement liée au fléau des violences subies par les femmes autochtones. En effet, parmi toutes les minorités susceptibles de subir les séquelles du crime, ce sont les femmes autochtones qui sont les plus victimes d’agressions sexuelles et de trafic humain. Mais pourquoi les natives canadiennes sont-elles spécifiquement sujettes à de tels risques de meurtre ou de disparition ? Le fait que « les femmes autochtones exultent tant de puissance, notamment à travers la célébration de leurs sexualité (considérant les relations charnelles comme naturelles, loin de la conception pécheresse caractéristique européenne) » serait l’un des facteurs clé de compréhension de ces violences, selon Lisa. En effet, elle m’explique que si hommes et femmes bénéficiaient d’une certaine égalité avant la colonisation, le système patriarcal apporté par les Jésuites a renversé ces valeurs, normalisant les violences perpétrées à l’encontre des femmes ; aussi bien de la part des hommes non-natifs qu’autochtones. Des associations comme Amnesty International ou la Canadian’s Women Foundation accusent notamment la colonisation et le climat de racisme systémique qu’elle engendre comme d’autres responsables de ces violences genrées.

Un “génocide culturel” occulté par le petit écran

 
L’effacement de la culture autochtone au profit de « l’assimilation canadienne » (telle que définie par les envahisseurs) sévit dans toute son ampleur à travers des législations promulguant un idéal de vie chrétien typique de même que des sanctions réprimant la déviance vis-à-vis de ce modèle. De l’effacement des traditions au confinement en réserves, et passant par les abus législatifs menaçant l’essence fondamentale des droits humains… L’expression de « génocide culturel » sera utilisée pour la première fois en 2015 par Berveley McLachlin, juge constitutionnel de la Cour suprême canadienne. Mais cette expression peine à intégrer le discours populaire, et l’un de ses supports priviligiés : la télévision.
Ainsi, le recours aux stéréotypes au petit écran serait un moyen de tenir à distance le sentiment de culpabilité des Canadiens non autochtones sur le plan émotionnel. On pourrait même le rapprocher du concept de disponibilité heuristique, ce biais cognitif théorisé par Kahneman et Tversky (1973) suggérant que l’être humain, lorsqu’une connaissance lui fait défaut, cherche à pallier son ignorance sur un sujet donné en puisant dans les ressources qui lui sont les plus accessibles, que ce soit à l’intérieur de lui-même (ses schémas mentaux stockés en mémoire) ou les idées mises à disposition par les médias de masse. Comme la télévision.

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Des enjeux représentatifs ambitieux

Pourtant, Lisa Jodoin a décidé de se saisir de ce média pour bousculer les choses, ayant longtemps été la seule réalisatrice autochtone de la coopérative de filmmaking de Fredericton. L’enjeu identitaire de Lisa vis-à-vis de ses productions est d’autant plus saillant : en tant que descendante Innu (un peuple autochtone originaire de l’Est de la péninsule de Québec-Labrador), elle personnifie elle-même le sujet dont elle traite, définissant son identité comme complexe en vertu de son statut de « sang-mêlé ».
Comment se définit concrètement la question des origines natives au Canada ? « Le dernier mot revient au gouvernement dans l’obtention du statut d’autochtone », m’explique-t-elle avec un cynisme palpable. Un dossier de « candidature » doit en effet être rempli et approuvé pour qu’un individu soit officiellement reconnu comme tel d’après l’Indian Act de 1876.
« Longtemps, les femmes furent implicitement défendues de se marier à des hommes non-natifs, une telle union entraînant la perte du précieux statut et l’exclusion de la communauté indigène». Cette question de reconnaissance d’un élément si inné que les liens du sang politise encore davantage les enjeux de l’identité autochtone, une complexité le plus souvent occultée par les lignes narratives simplistes des actualités télévisées. Lisa, quant à elle, aurait pu hériter du statut à travers son père, mais s’en est volontairement gardée. « Affirmer mon identité indigène relève de l’assertion politique pour moi ; et je ne pense pas qu’il revienne au gouvernement décider d’une telle chose. »
En ce qui concerne la réception de ses œuvres, la doctorante estime que son thème de recherche a tendance à susciter facilement l’intérêt : elle est autochtone alors on attend d’elle un contenu audiovisuel sur les autochtones. « En revanche, le fait que mon second film traite d’un sujet tout autre que cette question a surpris. Personne ne l’a clairement exprimé ainsi mais je l’ai ressenti comme tel : lorsque vous êtes une artiste indigène, on attend de vous que vous produisiez un contenu traditionnel, culturellement axé, mettant systématiquement en scène la communauté concernée ». Comme quoi les stéréotypes n’habitent pas uniquement les choix filmiques de certains réalisateurs ou directeurs de production, mais peuvent également résider dans le regard de l’audience.

Croire ou renier, télé est la question ?

 

Mais la télévision évolue. La chaîne Aboriginal Peoples Television Network créée en 1992 avec l’appui du gouvernement, afin de promouvoir des programmes télé conçus par, pour et à propos des autochtones canadiens s’illustre en effet par l’inclusivité de ses sujets. Citons, à titre d’exemple, le show First-Contact visant à introduire six candidats non-natifs présélectionnés pour leurs préjugés envers les autochtones au quotidien de la vie en réserve.
Si le pitch d’élargir leurs horizons semble louable de prime abord, le principe demeure sujet à de nombreuses controverses en référence à cette problématique développée plus avant : le changement de regard sur la minorité autochtone doit-il nécessairement s’effectuer au travers des yeux de l’homme canadian blanc ? Pour répondre à cette question, ne nous reste plus qu’à nous départir de nos écrans de fumée.

 
Hildegard Leloué

 

 

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