D’un toit à l’autre, je te surveille

Delhi, avec plus de 11 millions d’habitants, est une ville-monstre, bruyante, rapide, vivante…. Pourtant, Delhi est aussi parfois un village. C’est le cas dans les DDA Flats, ces colonies résidentielles construites par le gouvernement afin d’y loger les classes moyennes. Ici, tout le monde se connaît, parfois depuis plusieurs générations. Chacun y a un rôle bien défini, une place à tenir, des valeurs à respecter. Et pour s’assurer de ce maintien des conventions, rien de mieux que ces grands toits d’où l’on peut voir la rue, les balcons et les terrasses voisines.

Récit d’une journée, depuis le toit d’un vieux quartier résidentiel du sud de New Delhi. Les prénoms ont été changés.

Crédits photo : CrossWorlds/Anouch Carracilly. Crédits graphisme : Théo Depoix

Crédits photo : CrossWorlds/Anouch Carracilly. Graphisme : Théo Depoix-Tuikalepa

 

Assis sur un conteneur d’eau, surplombant toute la colonie, un singe regarde le soleil se lever. Il est 6h. Sur les toits, c’est encore l’heure du règne animal. Quelques primates se prélassent en profitant des premiers rayons de soleil, un chat malingre se balade nonchalamment sur le rebord d’une terrasse, les écureuils commencent une chasse-poursuite. Seul le piaillement strident des oiseaux trouble le silence environnant. Un aigle plane majestueusement puis vient se poser sur un de ces nombreux conteneurs noirs qui s’alignent au sommet des toits. Péniblement, un vieillard grimpe les escaliers menant jusqu’au toit. Une fois arrivé, seul face à l’immensité des terrasses désertes du quartier, il jette des graines aux oiseaux en fredonnant une rengaine. Delhi profite de ses derniers instants de calme.

6h15. Comme le doux bruit d’une rivière au loin, un ruissellement d’eau s’élève. C’est un réservoir d’eau qui commence à se remplir. Un, puis deux, puis trois et enfin, c’est tout le quartier qui s’emplit du bruit de l’eau qui coule. C’est la première activité de la journée, confiée aux femmes : ouvrir les robinets d’alimentation. Les camions citernes qui approvisionnent les colonies viennent deux fois par jour, une fois le matin et une fois dans la soirée, alors gare à celle qui oublierait cette mission cruciale, la maisonnée se trouverait privée d’eau courante pour la journée. C’est une des particularités des DDA Flats : l’eau et l’électricité y sont moins chères et fournies par des sociétés gouvernementales.

Une jeune fille étends du linge. New Delhi, novembre 2015. Crédits photo: CrossWorlds/Anouch

Une jeune fille étends du linge. New Delhi, novembre 2015. Crédits photo: CrossWorlds/Anouch

 

6h45. Progressivement, le jour se lève. Par les fenêtres ouvertes des cuisines s’échappent le sifflement des casseroles et les tintements des ustensiles. C’est l’heure de préparer le petit-déjeuner et les lunch box, de réveiller et d’habiller les enfants. Une certaine agitation se répand dans le quartier qui s’éveille.

Un jeune homme traverse une terrasse lentement, la serviette sur l’épaule. Il vit dans une de ces chambres construites directement sur les toits, annexes désorganisées et bancales.

C’est le logement typique des étudiants : en été on y étouffe, en hiver, les courants d’air y sont terribles. C’est aussi le lieu par excellence où l’intimité devient un fantasme inaccessible : les toits. Depuis ces larges espaces plats à ciel ouvert, impossible d’échapper à l’attention des voisins. Sur une autre terrasse, un peu plus loin, une étudiante étend sa serviette puis s’assoit pour démêler sa longue chevelure noire sous le regard pesant d’un homme qui, vêtu seulement d’un caleçon, l’observe ostensiblement.

7h. Soudain, les portes s’ouvrent, claquent. Quelques cris de voix aigus : « Vite, vite tu es en retard ! ». Des enfants en uniformes dégringolent les escaliers. C’est le moment où les premiers visages apparaissent aux fenêtres, ils y resteront toute la journée à observer les faits et gestes de chacun. Le spectacle de la vie des quartiers résidentiels a commencé. D’une fenêtre, une femme crie à une toute petite fille, un peu moqueuse : « Alors, encore en retard Mishka ? Tu n’aimes pas l’école ou quoi ? ». Bougonne, la fillette grommelle une réponse inaudible en hâtant le pas.

8h. Monsieur Kumar monte sur le toit pour sa prière quotidienne. Il est brahmane, ce qui est une exception dans ce quartier où les familles proviennent de castes intermédiaires. Cela lui confère une certaine autorité, même si financièrement il n’est pas mieux loti que les autres. Monsieur Kumar, encore somnolent, distribue des graines aux pigeons et des restes de chapatis de la veille. Puis, il s’assoit sur une petite chaise en osier et fredonne ses mantras. Sur le toit adjacent, un homme, torse nu, son gros ventre saucissonné dans un lungi,  l’observe du coin de l’œil. C’est Akash-ji. Il ne fait rien, accoudé au rebord de la terrasse, il observe sans gêne.

Un homme donne des graines aux oiseaux, un rituel matinal. New Delhi, Novembre 2015. Crédits photo: CrossWorlds/Anouch

Un homme donne des graines aux oiseaux, un rituel matinal. New Delhi, Novembre 2015. Crédits photo: CrossWorlds/Anouch

 

Monsieur Kumar, conscient d’avoir un public, chantonne un peu plus fort et commence à articuler distinctement : « Aré Krishna, Aré Aré, Aré Krishna, Aré Ram, Aré Aré… ». Les deux voisins se connaissent depuis plus de 20 ans, mais ne se saluent pas. On peut observer, espionner, juger les actions de ses voisins, mais se saluer dans un moment d’intimité serait comme violer une règle tacite.

On ne se parle jamais d’un toit à l’autre.

D’un balcon à l’autre, oui, d’un pas de porte à l’autre, oui : mais d’un toit à l’autre, seul le regard scrutateur est toléré.

11h. Au fil de la journée, les domestiques se succèdent sur les toits. Ceux-ci ne sont pas désignés par leur prénom mais par leur fonction : il y a le jardinier, la femme de ménage, le dhobi ou encore la « garbage-lady » et le « water-man». Un par un, ils investissent la terrasse pour y mener les tâches qui leur incombent. On y lave et étend le linge, arrose les plantes, les rempotent, rassemble les ordures… Assise sur une chaise en osier, à l’ombre d’un auvent, une femme en sari vert surveille le travail de sa laveuse : pas question qu’un vêtement soit abîmé ou pire, égaré. Sa fille de 16 ans la rejoint avec deux tasses de masala chai, ce thé sucré qui rythme les tâches de la vie quotidienne. Elles restent là, assises en silence, à souffler sur le breuvage brûlant. Soudain, la mère pousse du coude la jeune fille, d’un mouvement de menton elle lui désigne une terrasse dans le prolongement de la leur. Les deux femmes échangent un regard significatif : une Européenne, assise au soleil, fume.

Une dhobi, domestique chargée de laver les vêtements, étends du linge.

Une dhobi, domestique chargée de laver les vêtements, étends du linge.

 

15h. Dans un escalier extérieur, une jeune femme en sari jaune et rouge est accoudée à la rampe. Une tasse de chai à la main, penchée au-dessus de la balustrade, elle surveille son fils, Prakash, qui joue dans la rue où toute circulation est interdite. Lui et la petite Mishka, la fille de Monsieur Akash, se disputent pour un vélo à roulettes.  C’est l’heure creuse de l’après-midi où les femmes s’octroient une pause : les enfants sont rentrés de l’école tandis que les maris sont encore au travail, enfin presque tous. Sur la terrasse d’en face, un homme ouvre avec fracas la petite pièce qui sert de grenier à la famille. Il en ressort avec une bouteille de whisky maladroitement cachée dans sa chemise. La jeune femme en sari jaune soupire, et détourne le regard, gênée.

Il est 17h, la nuit tombe. Sur les toits, plus un chat. Dans la rue, les enfants jouent, crient, se disputent. Les hommes sont assis seuls ou par petits groupes sur des bancs ; ils lisent le journal, les jambes croisés, ou fument en discutant posément. Les femmes, elles, se tiennent dans l’entrebâillement des portes ou adossées contre un mur. Elles parlent frénétiquement avec de grands gestes, rient, rajustent leurs dopattas. Mishka et Prakash lancent des pétards sous le regard attentif de quelques grands cousins et parents. C’est la semaine de Diwali, fête de la lumière, où les feux d’artifices et crackers deviennent, chaque soir, l’occupation préférée de petits comme des grands.

Un groupe d'enfants, assistés par leurs parents, jouent avec des feux d'artifices. New Delhi, Novembre 2015. Crédits photo: CrossWorlds/Anouch

Un groupe d’enfants, assistés par leurs parents, jouent avec des feux d’artifices. New Delhi, Novembre 2015. Crédits photo: CrossWorlds/Anouch

 

Une adolescente profite de la pénombre pour s’échapper sur le toit et appeler son « ami ». C’est Munisha, la fille de Monsieur Kumar. Chez elle, entre ses parents, grands-parents et petits frères, impossible d’obtenir quelques minutes d’intimité. Sur la terrasse, elle s’offre un répit pour raconter sa journée à son copain. Deux femmes qui discutent dans l’escalier de l’immeuble d’en face l’aperçoivent. L’une chuchote et glousse, l’autre lance un regard désolée à l’adolescente et murmure à son amie : « C’était une bonne fille, mais depuis qu’elle va à l’université, elle devient mauvaise ». « C’est vrai, je la connais depuis l’enfance, une très bonne petite fille, mais être en contact avec tous ces garçons ça va la gâcher… ».

 

20h. Chacun rentre chez soi, les télévisions s’allument, le dîner est servi. Les soap opéras qui tiennent une place si importante dans les foyers de la classe moyenne deviendront le centre de l’attention pour le restant de la soirée. Enfin presque pour tous. Sur un toit sombre, deux petites ombres se faufilent puis se glissent à l’abri des regards derrière un gros pot de fleurs. Ce sont Mishka et Prakash. Les deux polissons ont volé quelques biscuits, ils partagent leur butin en gloussant avec, pour une fois, le ciel gris de Delhi pour seul témoin.

Anouch Carracilly