A la recherche du trottoir gourmand en Ecosse

Un sujet sur la “street food”. Quand j’ai lu ça, j’ai senti un peu d’irritation. C’était bien beau, la “street food”, dans les rues d’Istanbul peut être, ou bien de Santiago, ou même de Cape Town. Là où, dans nos imaginaires d’occidentaux, la rue bouge, la rue vit, là où la street food justement n’est pas regardée comme une curiosité mais comme la norme.

Ici en Ecosse, on ne mange pas dans la rue, il fait trop froid, trop humide, on est trop huppé pour ça. Bref, cela m’agaçait de devoir encore tourner le sujet dans tous les sens pour trouver comment faire des rues mortes de Saint Andrews le lieu d’un article. Lorsque l’on écrit sur le cimetière, passe encore, mais bigre, pour la street food, il fallait de la vie ! Et alors me revenait à l’esprit le merveilleux reportage de Jean-Claude Guillebaud, les 100 mètres de trottoir de Calcutta qu’il avait arpentés pendant une journée pour donner à ses lecteurs comme un goût de l’Inde, de son tourbillon. Mais dans une ville où la rue n’est qu’un lieu de passage pressé — et glacé, il faut le dire — vers d’autres horizons, je me voyais mal faire de Saint Andrews un portrait tourbillonnant, émoustillant.

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Bells Street, une des rues transversales de Saint Andrews qui abrite beaucoup de restaurants et d’échoppes de street food. Crédits photo : Paul-Emile Delcourt/Crossworlds

 

Et puis, toujours agacé, je me suis dit : chiche ! Prenons la ville à son propre piège. Elle ne voulait pas bouger, ses échoppes de fish and chips, de kebabs, de pizzas me semblaient sans vie ? Et bien soit, j’allais attendre. C’est l’avantage, au fond, du correspondant sur le reporter. Il peut attendre, il a le temps de s’ennuyer. Il peut, comme moi, s’asseoir dans un café et regarder la rue. Et revenir le lendemain. Et le surlendemain. J’avais le temps de voir, de sentir, de m’immerger dans ce calme curieux qui règne sur la ville dès la tombée de la nuit — c’est à dire dès quatre heures. Et donc, j’ai décidé de pasticher mon illustre prédécesseur, de faire moi aussi mes 100 mètres de trottoir, à Saint Andrews.

Je me suis donc installé un dimanche après-midi ensoleillé dans Bells Street, une petite rue de Saint Andrews qui concentre à elle seule une bonne partie de la « street food » de Saint Andrews. Disons tout de suite qu’il s’agit ici plutôt de nourriture à emporter : la rue est trop froide, trop peu accueillante pour imaginer manger ici. Se sont développés des sortes d’hybrides, des petits locaux qui donnent directement sur la rue sans en faire réellement partie, à la fois dehors et dedans. De la fumée s’en échappe, dans le froid soleil de novembre, au-dessus des grandes pierres sombres et bien polies du trottoir sur lequel se presse la foule avant que la nuit tombe.

Les familles s’arrêtent, en ce dimanche, autour de « Gorgeous Saint Andrews », petite échoppe verte qui vend scones, muffins, sandwichs, paninis et un éventail impressionnant de sucreries en tout genre. La boutique est pleine à craquer, et la queue s’allonge sous le soleil, scène plutôt inédite ici. Les lettres dorées sur le fronton de l’entrée brillent : “panini – coffee – homemade”. Tout semble légèrement trop cher, mais respire bon la « britishness », à la fois chic et décontracté, bon à la fois pour les étudiants pressés et les retraités qui portent précieusement leur petit paquet de scones en sortant de la boutique. Au fond, elle est peut être un bon symbole de Saint Andrews, ville aux étudiants en barbour et blazer, aux balls à 35£, université du prince William et de Kate Middleton. On les imaginerait presque, couple pas encore royal, mais presque, achetant ensemble un panini, s’enorgueillissant sans doute de leur simplicité en mangeant dans la rue leur panini à 5£, sans valets de pieds ni protocole. Frissons de peuple, mais toujours en bonne compagnie.

 

La queue devant Gorgeous Saint Andrews, un dimanche après-midi. Crédits photo : Paul-Emile Delcourt/Crossworlds

La queue devant Gorgeous Saint Andrews, un dimanche après-midi. Crédits photo : Paul-Emile Delcourt/Crossworlds

 

Pourtant, peut-être, l’intéressant est ailleurs. Bien sûr, Saint Andrews est une université d’élite, et la ville est peuplée de riches étudiants ou de riches retraités. Mais si l’on regarde mieux, si l’on regarde plus longtemps, quelques détails apparaissent. La nourriture, encore, inéluctable marqueur social, révèle quelques différences. Plus haut dans la rue, on tombe sur un restaurant désaffecté, le Bella Italia. La grande vitrine laisse voir un intérieur qui se dégrade peu à peu. Le local est vide, poussiéreux, et les lettres de la vitrine commencent à s’abîmer. Les passants indifférents pressent le pas. On se trouve presque dévisagé, comme un intrus immobile au milieu de cette rue mouvante. On se renseigne un peu, étonné de voir cette décrépitude dans cette ville léchée de si près, dans laquelle les chiens ne semblent pas crotter, et les volets rester éternellement pimpants. Il se murmure que les loyers si élevés de Saint Andrews ont eu raison de cette institution, qui accueillait les étudiants en masse.

 

Bella Italia, un des nombreux restaurants italiens de Saint Andrews, qui a dû fermer ses portes au début de l'année. Crédits photo : Paul-Emile Delcourt/Crossworlds

Bella Italia, un des nombreux restaurants italiens de Saint Andrews, qui a dû fermer ses portes au début de l’année. Crédits photo : Paul-Emile Delcourt/Crossworlds

 

Et puis, un peu plus loin, on découvre au mur une inscription, « Courtyard Café« , qui donne sur une petite porte dans le mur. On s’approche, et on rentre dans une sorte de petit vestibule, ou plutôt de petite cour sur laquelle est posée une tôle semi transparente qui laisse traverser un peu de lumière blafarde.

Quelques tables et chaises de plastiques sont disposées dans les coins. Une porte vitrée donne sur une minuscule pièce carrelée, dans laquelle on peut ordonner tout ou presque, panini, crêpes, pizzas — mais, étonnamment, pas de kebab. Une fois la commande passée au patron, un turc à l’accent prononcé mais à l’anglais très correct, on peut aller s’asseoir dans la courette.

L’ambiance ne pourrait être plus différente de « Gorgeous Saint Andrews ». Ici, plus de « britishness », les bidons de ketchup en plastique ne sont pas cachés dans l’arrière cuisine, le fer gras des « toasters » est visible depuis l’entrée. D’ailleurs, les clients sont peu nombreux. En attendant, le patron parle avec ses visiteurs. Il raconte à un étudiant égyptien « sa » ville, en Turquie, « toujours verte, même si tout est très sec ». Il dit comme la Turquie lui manque, même s’il défend St Andrews. Il lâche, en passant, une pique sur les kebabs du turc d’en face.

The Courtyard Café, une autre échoppe qui propose paninis, pizzas, hamburgers... Crédits photo : Paul-Emile Delcourt/Crossworlds

The Courtyard Café, une autre échoppe qui propose paninis, pizzas, hamburgers… Crédits photo : Paul-Emile Delcourt/Crossworlds

 

Alors, on sent l’immense nostalgie de cette rue, de cette ville trop propre, trop sage, trop lisse. Comme la nuit tombe, les passants se font rares, pressant le pas vers des havres plus chaleureux que cette petite cour un peu glauque. La street food, ici, n’est que nourriture de passage. La rue n’est pas un lieu de vie. Mais, dans l’entre-deux de cette courette, il y avait malgré tout une curieuse chaleur humaine.

 

Paul-Emile.

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