Le cimetière écossais ou comment fabriquer de la légende

Les ruines de la cathédrale du cimetière Saint Andrews, en Ecosse. Crédit photo: CrossWorlds/Paul-Emile Delcourt.

Les ruines de la cathédrale du cimetière Saint Andrews, en Ecosse, en octobre 2014. Crédits photo: CrossWorlds/Paul-Emile Delcourt.

 

On passe le portail de fer rouillé. A droite, l’un des murs restants de la vieille cathédrale, abandonnée et pillée durant la Réforme protestante. Les pierres tombales sombres entourent les ruines. Ici les restes d’un cloître, là, la seule tour encore debout, la tour de St Rule, du nom du saint qui aurait recueilli les reliques de saint André. Le cimetière est enserré d’un épais mur de pierres grises. Et puis, en avançant un peu au milieu des tombes irrégulièrement alignées, on débouche par une petite porte dans le mur sur la mer du Nord qui vient lécher le bas du cimetière. Par delà les tombes, on entend le roulement régulier des vagues qui viennent s’échouer sur la grève, et on sent sur son visage le grand souffle marin. Le vent qui souffle sèche les pierres. Quand le brouillard recouvre la ville et cache presque le sommet de la tour, avec le vent qui transperce les manteaux, la carte postale est parfaite.

Saint Andrews est une petite ville sur la côte Est de l’Ecosse, dans la région de Fife. La ville est minuscule, mais sa réputation dépasse ses frontières grâce à son université prestigieuse (la troisième plus ancienne du monde anglo-saxon, disent les guides) et surtout son célèbre Old Course, l’un des terrains de golf les plus célèbres du monde.

Et puis, la ville a son cimetière. En réalité, il y a deux cimetières à Saint Andrews. L’un est le cimetière moderne, celui qui sert aujourd’hui, aux portes de la ville. Mais c’est du second que je veux parler, celui qui sur une colline qui domine la mer, entoure les ruines de la cathédrale. La ville entière est une image d’Epinal, dont la mise au point se fait peut-être ici, dans ce cimetière .

Le cimetière de Saint Andrews, en Ecosse, en octobre 2014. Crédit photo : CrossWorlds/Paul-Emile Delcourt

Le cimetière de Saint Andrews, en Ecosse, en octobre 2014. Crédits photo : CrossWorlds/Paul-Emile Delcourt

Le cimetière Saint Andrews en Ecosse, un face à face entre la mer et les morts. Crédit photo: CrossWorlds/Paul-Emile Delcourt.

Le cimetière Saint Andrews en Ecosse, un face à face entre la mer et les morts. Crédits photo: CrossWorlds/Paul-Emile Delcourt.

 

En marchant un peu plus loin déjà, on découvre une tombe flambant neuve, qui détonne au milieu de toutes ces vieilles pierres. On s’approche, et on découvre qu’ici est enterré Tommy Morris, l’un des golfeurs les plus célèbres au monde. Mort à 24 ans, génie fulgurant, il fut l’un des premiers champions de golf, entre sa première compétition en 1865, à 12 ans, et sa mort le jour de Noël 1875. Dandy, compétiteur, il gagna tout — et notamment la Championship Belt qui couronnait le triomphe sur l’Old Course de Saint Andrews. La tombe a été érigée par plusieurs associations de golfeurs, et elle attire beaucoup de touristes qui se promènent dans le cimetière. Il y a aussi, un peu partout dans les allées, des panneaux qui retracent l’histoire du lieu, ses légendes. Comme celle du prêtre assassiné qui revient les nuits les plus sombres pour hanter la tour St Rule. Ou bien celle de la colonie de fantômes qui habitent dans les tunnels sous les ruines de la cathédrale.

La tombe de Tommy Moris détone au cimetière de Saint Andrews, en Ecosse. 10/2014. Crédit photo : CrossWorlds/Paul-Emile Delcourt.

La tombe de Tommy Moris détone au cimetière de Saint Andrews, en Ecosse, en octobre 2014. Crédits photo : CrossWorlds/Paul-Emile Delcourt.

 

Ces histoires et ces légendes attirent du monde. Quel que soit le temps, ou presque, on peut être sûr de croiser au moins un couple, ou quelques étudiants en vadrouille au milieu des pierres. L’endroit est aussi l’un des plus photographiés de la ville. Les étudiants de l’université viennent se prendre en photo — simmortaliser—  avec leur gown, leur cape rouge qui symbolise leur appartenance à Saint Andrews, au milieu des ruines.

Ce que le musée du cimetière Saint Andrews vend.

Ce que le musée du cimetière Saint Andrews vend. Photo de zazzle.co.uk.

Et puis au détour d’une allée, on tombe sur un bâtiment de verre à moitié enterré, coincé entre deux murs de pierre de la cathédrale — le musée du lieu. Car ici, on a bien compris que le patrimoine était un capital comme un autre, que la légende et le mythe pouvaient rapporter autant que le pétrole pour lequel l’Ecosse s’est battue lors du referendum. A peine la porte d’entrée poussée, on tombe sur des étagères remplies de souvenirs en tout genre. Ces souvenirs universels (ici, des mugs, là, des cartes postales, des portes clés, des écharpes…) dont seul le logo ou l’inscription varient, mais qui se retrouvent de Rome à Paris, du Starbucks de Séoul à celui de New York. L’industrie mondialisée du souvenir a réussi à établir là, au milieu des ruines, un nouveau bastion.

Pour quatre livres cinquante, on peut accéder au musée proprement dit, qui retrace l’histoire de la cathédrale. Les touristes s’y réchauffent avant de repartir dans le vent glacial, à la visite du château à quelques pas de là, ou bien du golf. Pour rentabiliser l’héritage aussi, des visites guidées pour les touristes et les classes sont organisées. Au détour d’un pan de mur, on croise donc parfois des groupes qui pique-niquent, assis sur les pierres des murs effondrés.

Rentrer dans un cimetière, c’est généralement franchir la porte d’un monde plein de légendes et de mythes. C’est un peu sortir de la routine pour entrer dans une fiction peuplée de fantômes, de spectres en tout genres, de personnages célèbres morts trop tôt, de ruines. Le cimetière est, en quelque sorte, construit par son visiteur, qui crée d’un champ de pierres tombales de basalte, un univers.

Mais ici, cet univers aussi est rentabilisé. Le cimetière de Saint Andrews ne déploie pas son charme inutilement. Pourtant, qu’y-a-t’il à entretenir ici ? Rien, ou presque. La cathédrale est en ruine, les pierres tombales n’ont besoin de personne, à peine un peu d’herbe à tondre — et encore ! « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien; tout ce qui est utile est laid » écrivait Théophile Gauthier dans sa préface à Mademoiselle de Maupin, en 1835. C’est un peu ce que j’ai senti ici, comme si ce musée avait gâché mon plaisir, que les photos avaient retiré la beauté de ce cimetière pour l’enfermer sur une carte mémoire. Comme si, pris dans l’industrie du tourisme de masse, le cimetière faisait à peine rêver encore.

Mais il reste la pierre, le vent, et la mer.

Paul-Emile Delcourt

 

2 réflexions au sujet de « Le cimetière écossais ou comment fabriquer de la légende »

  1. Merci pour cette belle visite, et tant pis pour le musée §
    Une précision : quelles sont les dates des plus anciennes tombes ? Et à quel moment le cimetière neuf est-il venu remplacer celui-ci ?

  2. Bonjour,
    Les tombes les plus anciennes que j’ai vu datent du 18ème siècle, surtout dans des caveaux de famille. La majorité datent du XIXème. Les dernières tombes datent des années 1950, donc je pense que la transition entre le vieux cimetière et le nouveau a dû s’effectuer à ce moment là.

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