EDITO – Où va l’eau ? Où va le monde ?

Au printemps 2018, l’eau pourrait ne plus couler des robinets du Cap, en Afrique du Sud. Les médias tirent l’alarme. Mais qui écoute ? A force d’alertes, on finit par ne plus entendre sonner. Prenez le temps de comprendre le cours de l’eau en vous replongeant dans notre dossier sur l’eau dans 10 pays. Publiés fin 2015, ces récits, interviews et analyses, donnent de la profondeur à l’actualité en cours.

Incolore, inodore, insipide.

Voici les adjectifs choisis par nos dictionnaires pour définir l’eau. Une substance qui s’écoule, qui vit sa vie d’eau sans saveur… et sans intérêt ? C’est pourtant elle qui éteint le feu, et aujourd’hui encore « notre maison brûle ».

Jacques Chirac a l’art de la formule qui dure, malheureusement. Treize ans après avoir prononcé son fameux « notre maison brûle et nous regardons ailleurs » lors du Sommet de la Terre en Afrique du Sud, son constat reste d’actualité. Les forêts sont les premières à mourir. Alors on sonne l’alarme. Depuis lundi à Paris, 147 dirigeants internationaux sont réunis pour la COP21. Comment limiter à 2°C le réchauffement climatique ? Diminuer les gaz à effet de serre, équilibrer les ressources, financer le changement de nos économies ? Comment sauver les arbres, les lions, l’air, les baleines… le monde ?

Respirons un bon coup. Face à ce climat anxiogène, remontons ensemble à la source. Dans 10 pays du monde, nos correspondants ont suivi le cours de l’eau et ses chemins actuels influencés par l’action humaine. Et celle qui était alors dite « incolore, inodore et insipide » jaillit noire comme la guerre, verte comme les rizières, sent l’offrande sacrée et le déchet oublié, a la saveur des après-midis passés à se baigner et porte les stigmates d’un fleuve asséché.

Crédits vidéo : CrossWorlds/Marianne Getti

Cette eau de paradoxes s’écoule en Inde, dans le Gange. Pour les Hindous, ce fleuve est une déesse et l’on s’y baigne pour se purifier. C’est aussi l’un des fleuves les plus pollués au monde. Comment de mêmes hommes peuvent-ils l’aduler et l’abîmer ? Au Canada, où l’eau douce est dite l’une des plus pures, la municipalité de Montréal a déversé des eaux usées dans le fleuve Saint-Laurent. Et l’on a vu débarquer quelques surfeurs avec des combinaisons nucléaires.

Car l’eau peut devenir dangereuse. Les Japonais en savent quelque chose. Aux côtés de l’eau mère nourricière qui court dans les rizières, surgit la mer en colère, du tsunami. Ou quand elle déserte, et que les habitants créent des « réservoirs citoyens », des gadgets économes en eau pour la préserver.

C’est l’un des maux de notre siècle. L’eau vient à manquer. L’Afrique du Sud, victime du phénomène climatique El Niño, attend toujours sa saison des pluies. Et la colère gronde chez les fermiers. En fait, c’est une vraie chance de pouvoir dire « passe-moi l’eau » à table, de boire à même le robinet, de ne pas se soucier d’où l’on trouvera la prochaine fontaine où s’abreuver. En Colombie, dans la ville de Cali dite des sept rivières, les restrictions d’eau sont courantes, El Niño encore coupable.

Bien sûr, il y a des solutions ou du moins des adaptations. Chaque matin, Nadia glisse une gourde dans son sac. Car dans sa ville, à Yogyakarta sur l’île de Java, l’eau courante est imbuvable. Un réseau de distribution de bouteilles y pallie ; camions et scooters klaxonnent pour livrer à domicile. Là-bas, comme à Londres où l’eau est pourtant potable, le marketing a fait naître un nouveau lifestyle des classes moyennes reconnaissables à leur bouteille-à-la-main…

L’eau, bien commun ou bien marchand ? Pour y répondre, il faudrait savoir avant tout à qui « appartient » ce bien. Pour l’Egypte, c’est certain : le Nil est sien. Et le barrage construit par l’Ethiopie est un obstacle à combattre. Pour Israël, la Palestine et la Jordanie, c’est en cours de négociations. Il y a urgence, la Mer Morte est en train de mourir, et les trois pays doivent trouver un accord pour construire un canal qui devrait permettre de l’alimenter en eau de la Mer Rouge, projet ambitieusement nommé « Canal de la Paix ». En Chine, on a aussi construit un Grand Canal, il y a fort longtemps. Artère économique sous les Ming, ses rives sont aujourd’hui bruyantes d’un autre type de vie.

L'eau, c'est comme une partie de billes à laquelle on a joué trop longtemps avec inconscience. Crédits dessin : CrossWorlds/Marguerite Bouterolle

L’eau, c’est comme une partie de billes à laquelle on a joué trop longtemps avec inconscience. Crédits dessin : CrossWorlds/Marguerite Boutrolle

 

Mais pour les surfeurs australiens, impossible de s’approprier l’eau de la sorte. Elle est déjà assez cool de les laisser glisser sur elle. Cette communauté de l’eau, saturée de clichés, est peut-être celle qui a le mieux compris l’enjeu : l’eau a le droit à une vie insipide de long fleuve tranquille.

Clara Wright

SOMMAIRE

3 décembre 2015
Edito : Où va l’eau ?
Texte de Clara Wright

Illustré par Marguerite Boutrolle
Vidéo teaser de Marianne Getti

4 décembre 2015
En Jordanie, à Amman,
Pour que vive la Mer Morte… mais à quel prix ? – par Maÿlis de Bantel.

5 décembre 2015
En Afrique du Sud, à Johannesburg,
La détresse des fermiers face à la sécheresse – par Esther Meunier.

6 décembre 2015
En Indonésie, à Yogyakarta,
Yogya, tu bois quoi ? – par Juliette Brigand.

8 décembre 2015
En Australie, à Melbourne,
Le surfeur australien : vous aurait-on… menti ? – par Elise Levy. 

9 décembre 2015
En Egypte, au Caire,
« La guerre du Nil n’aura pas lieu » – par Xavier Trémembert.

10 décembre 2015
Au Japon, à Kyoto,
Les deux faces de l’eau – par Hannah Bidoire

11 décembre 2015
En Colombie, à Cali,
Cali et ses sept rivières à sec – par Marie Thorn.

15 décembre 2015
En Angleterre, à Londres,
La success story de la bouteille d’eau à Londres – par Clara Hernanz.

16 décembre 2015
Au Canada, à Montréal,
Au pays de l’eau douce, les toilettes finissent dans le fleuve – par Palmyre Serey.

17 décembre 2015
En Chine, à Hangzhou ,
Petite histoire dessinée du Grand Canal chinois – par Camille Guillard.

18 décembre 2015
En Inde, à New Delhi,
Mère Ganga est malade – par Eloïse Stark.

Une réflexion au sujet de « EDITO – Où va l’eau ? Où va le monde ? »

  1. Bravo de traiter de l’eau. Je vous envoie à toutes fins utiles l’information sur TISA, Trade in Services Agreement, qui risque fort de nous gâcher le goût et la gratuité de l’eau.
    Extrait de site web: Depuis des mois, des négociateurs américains, européens et d’une vingtaine d’autres pays se retrouvent secrètement à Genève pour discuter d’un futur accord sur les services financiers. Sans Wikileaks, nous n’en aurions rien su. Dominique Plihon, économiste atterré, revient sur ce projet de traité qui veut couper « toute capacité des États à réguler la finance ».

    Un nouveau sigle est apparu : TISA. Pour Trade in services agreement (accord sur le commerce des services). Sans les révélations de Wikileaks le 19 juin, décryptées en partie par L’Humanité le 25 juin, ce qui se trame à Genève serait resté totalement secret.

    Depuis quelques mois, les pays de l’Union européenne, les États-Unis et une vingtaine de pays allant du Canada à la Chine, se retrouvent secrètement à l’ambassade d’Australie à Genève pour discuter d’une nouvelle libéralisation, celle des services financiers. Leur objectif est de passer outre les blocages de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) pour parachever la vaste entreprise de dérégulation mondiale, entreprise depuis plus de trente ans.
    Cordialement. Dorothée Reutenauer

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