EDITO – « Couvrez cette poubelle, que je ne saurais voir »

C’est comme une de ces histoires pour enfant que tout le monde connait, de « Monsieur et Madame ». Monsieur Poubelle, Eugène de son prénom, habitait le Paris de la fin du XIXe. Fatigué de voir sa ville crouler sous les ordures, il fit voter des arrêtés pour promouvoir l’usage de récipients communs dans les immeubles. Voilà : la poubelle était née.

Crédits dessin : Camille Attal

Crédits dessin : Camille Attal

 

Il est difficile de concevoir la poubelle autrement que par le prisme de la saleté, de l’ordure, de ce qui est inutile, indésirable. Un fruit difforme, c’est poubelle. Un yaourt qui a dépassé sa date de péremption, c’est poubelle. Une télévision au caisson trop gros, c’est poubelle. Une plante qui ne fleurit plus, c’est poubelle. Un vêtement délavé, c’est poubelle. Un téléphone 5 alors que le 6 existe, c’est poubelle. Un meuble devenu trop vieux, c’est poubelle. Une voiture qui ronronne plus que d’habitude, c’est poubelle. Bienvenue dans l’ère de l’obsolescence imaginée.

En Inde, notre correspondant a passé du temps dans la plus grande et la plus vieille déchetterie du pays. Les dunes de déchets, les montagnes de poubelles sentent à quelques kilomètres à la ronde. La crasse y grouille. Un habitant des quartiers avoisinant lui a raconté comment cette poubelle envahissante était la source de problèmes sociaux, économiques, environnementaux et sanitaires dans la région.

Mais une poubelle peut aussi être une ressource. En Australie, Chloé part à la rencontre des « dumpster-divers », ces héros des temps modernes qui, par conviction écologique ou par besoin primaire fouillent les poubelles à la recherche d’objets et de nourriture réutilisables. En Finlande, on transforme carrément la poubelle en business. La conscience écologique et le recyclage sont devenus la norme et les boutiques de vêtements de seconde main émoustillent le mouvement hipster-écolo-vintage. Notre correspondante a traîné dans ces lieux de vente à la mode. Au Brésil, le ton est différent mais la poubelle reste fructueuse. Là-bas, la précarité a créé une économie de la poubelle. Des hommes et des femmes y vivent du glanage des déchets, à défaut de pouvoir subvenir à leurs besoins autrement. Des associations et un lien social se construisent à travers le recyclage quotidien dans les favelas.

Car, qui l’eût cru ? La poubelle crée du lien social. A Istanbul, elle rythme même quatre vies. D’abord celle des mille et un chats qui prospèrent grâce à elle, puis celle des collecteurs de déchets. Viennent enfin les éboueurs et les ferailleurs qui revendent le métaux et les belles pièces à des usines de recyclage, à des antiquaires.

Pourtant, d’ordinaire, on ne met pas son nez dans les poubelles. D’ailleurs, celles-ci passent inaperçues en ville. Vertes, bleues, jaunes, grises, en aluminium brut ou décoré d’un caisson en fer forgé, la poubelle se fond dans le décor. Quel dommage. Leur emplacement, leur physionomie révèlent le rapport au déchet d’une ville. Ce qu’elles contiennent illustrent ce que mangent les habitants. La poubelle comme l’estomac des villes. Ce sont tous ses aspects que notre correspondante analyse en se glissant dans la peau d’un sac en plastique en Azerbaïdjan. Un conte qui dépeint le panorama du traitement des déchets, entre Bakou et la province, les quartiers chics et déshérités, de soviétisme à modernité en n’oubliant pas les enjeux politiques.

Et puis, les objets jetés racontent l’histoire de leurs anciens propriétaires, leurs habitudes, leur culture, leurs coutumes… Et c’est bien cela qui leur donne leur vraie valeur. Alors pourquoi chercher à cacher la poubelle ? A la tenir à distance ? Au Canada, à Vancouver, le projet de recyclage « zero waste » (zéro gâchis) enthousiasme les étudiants des universités. L’objectif est de devenir la première ville au monde avec un taux de recyclage des déchets de 100%. Là-bas, « même dans une poubelle, une rose reste une rose »…

Bonne lecture !

Paul.

 

SOMMAIRE

Semaine du 27 avril

Publication de l’édito – « Couvrez cette poubelle que je ne saurais voir » – par Paul Divet.

En Australie, à Melbourne,
Vidéo : Nathan, le « dumpster diver »  – par Chloé Rochereuil.

Au Brésil, à Rio de Janeiro,
« La favela la plus sale de Rio » : recycler pour mieux résister – par Manuel-Antonio Monteagudo Gauvrit.

En Finlande, à Helsinki,
Le printemps des fripes  – par Candice Batellier.

Semaine du 4 mai

En Azerbaïdjan, à Bakou,
« Oh Bakou, dis moi qui est la ploubelle » – par Margot Holvoet.

Au Canada, à Vancouver,
Objectif Zero Waste : « je serai la ploubelle pour aller chanter » – par Hadrien Bouvier.

Semaine du 11 mai

En Turquie, à Istanbul,
Quatre personnages en quête de… poubelle – par Marguerite Salles.

En Inde, à Bombay,
Maximum city, Maximum garbage – texte et photos de Théo Depoix-Tuikalepa

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