EDITO – CrossWorlds sort des rails dans 10 pays du monde

De la route des taxis aux rails des trains : nous lançons notre cinquième édition.

Il y a cinq ans, dans un taxi parisien, j’assommais mon chauffeur de questions, sur la vie, la sienne, la mienne, soudainement dans le même espace, filant dans la même direction, qui sait même, pour la même destination… « C’est sept euros, merci. » Bref.

Il y a cinq ans, en sortant de ce taxi parisien, j’ai imaginé le ton du chauffeur de taxi qui me cueillerait à mon arrivée à Vancouver, où j’allais m’installer. Quelle serait ma première rencontre avec ce nouveau pays, ces nouvelles têtes ? Et pour les autres, ailleurs ?

Pour répondre, il a fallu trouver les interlocuteurs. Le 3 octobre 2013, la toute première équipe de reporters de CrossWorlds s’est constituée. Inde, Liban, Israël, Allemagne, Brésil… Vous saviez, vous, que les taxis volent à São Paulo ?

Questionner le supposé banal

Cinq ans plus tard, nous sommes toujours autant animés par cette envie de vous immerger dans nos pays d’accueil, nos pays de cœur, et de vous surprendre. Pour ce faire, nous vous proposons d’ouvrir une porte que vous connaissez a priori bien : les objets de votre quotidien.

Notre objectif : questionner le banal, ce que l’on croit déjà connaître en France, comme ces taxis (en 2013, personne ne parlait encore de Uber !) et s’enrichir des réalités véhiculées, complexes, que ces « simples » choses traduisent.

Cette année, 17 portes s’ouvrent

Nous avons recruté 24 reporters, qui vivent dans 17 pays différents. Et pour la première fois, nous sommes présents en Nouvelle-Zélande, en Corée du Sud, au Panama, au Pérou, en Autriche ! Chaque mois, l’équipe se scindera en deux pour vous proposer deux thèmes de Regards Croisés.

Après la route du taxi, pour vous donner à entendre les voix des pays où ils vivent, nos reporters empruntent une nouvelle voie : les rails. Chargés d’histoire, d’innovation et de train-train quotidien.

Des rails à Milan, en Italie. © CrossWorlds / Théo Depoix-Tuikalepa

Des rails à Milan, en Italie. © CrossWorlds / Théo Depoix-Tuikalepa

Les rails dans 10 pays, à travers 10 regards

Aux États-Unis, au Liban et au Panama, suivre les rails pour remonter le temps.

Les rails ont « changé l’Amérique », notamment en permettant la conquête de l’Ouest, nous raconte Marty Patten, historien des trains qui veut sauver leur mémoire en plein Midwest.

Il a du travail. À Columbia (Missouri), les habitants ont oublié ces chemins ferrés, désormais habillés d’herbes sauvages, dans un pays où la voiture incarne l’autonomie. Pourtant, c’est grâce à ces rails que la ville a vu grandir l’une des plus grandes universités de journalisme. Quand la population était principalement rurale, ce sont eux qui reliaient les gares et faisaient battre le cœur des campagnes.

Ces rails qui ont « changé l’Amérique »

Au Liban, Aliya, professeure de théâtre, « se souvient » du train. Elle l’a pris quelques fois pour partir en vacances, avant la guerre civile. Depuis, les rails ont été désertés. Comment se réapproprier l’âge d’or des trains, avant que les gares ne soient exploitées comme centres de torture, quand ceux-ci arrivaient encore à l’heure ?

A Beyrouth, les rails oubliés depuis la guerre civile

Au Panama, la capitale a décidé de réinvestir le souvenir sensible du passé en valorisant des éléments de l’époque coloniale, comme ces rails inutilisables mais conservés en plein cœur du Casco Antiguo. Notre correspondante vous raconte dans un podcast musical cet entrecroisement du passé et du présent.

Panamá ne raille point et a quelque chose à vous dire

A la lecture des articles de nos correspondants, j’ai souri des mots choisis. Tous moins de trente ans, et déjà une once de nostalgie. Les rails qui évoquent le voyage, le mouvement d’un autre temps… Dans vingt ans, est-ce que les Français regretteront les collés serrés des intercités ? De la ligne 13 parisienne ?

Dans l’ancienne monumentale gare d’Auckland, en Nouvelle-Zélande, nos reporters ont rencontré Sau. Employé qui assure la sécurité du grand bâtiment transformé en une série d’appartements habités par des immigrés qui rêvent de loger ailleurs, il martèle : pour son jeune pays, cette gare, c’est l’Histoire.

Le destin brisé de la monumentale gare d’Auckland

Autre réappropriation d’une gare, mais bien plus luxueuse. En Allemagne, une ancienne gare de fret a laissé place à des buildings et à un centre commercial flambants, illustrant la gentrification de Francfort, un cœur économique du continent européen qui battrait encore davantage depuis l’annonce du Brexit.

A Francfort, de la gare de fret aux buildings aseptisés

A Séoul, en Corée du Sud, pas tant de souvenirs ferrés : le métro a été construit dans les années 1970. Une date relativement tardive, mais ses rails ont déjà pris le pas de l’histoire technologique. Tout y est innovant, tout y est efficient. Comme ces données sur la position des trains, en temps réel.

Dans le métro de Séoul, tout marche, tout est facile

Même constat à Hong Kong, où notre correspondant pastiche Raymond Queneau et fait monter Zazie, sa jeune héroïne à l’imagination débordante, à bord du MTR, le métro hongkongais —, le « emtihar », comme elle l’appelle.

« Métro mon cul, frigo tu veux dire. On s’les gèle dans ton corbillard ! », s’exclame-t-elle.

Et où sont les « zanimations », ce « ptit air d’accordéon, un tour de magie, une histoire ou quelques blagues » qui amusent Zazie dans le livre de Queneau ? « Qu’est ce qu’ils foutent les pauvs’ à Hong Kong si ils sont pas dans le emtihar ? »

Zazie dans le MTR, le métro à Hong Kong

Zazie l’a compris : les wagons de trains peuvent devenir des espaces de rencontre entre classes sociales. Des lieux où l’on prend soin de s’ignorer, mais tout de même, à force d’y mettre tant de talent, on commence à connaître l’autre que l’on frôle. En Autriche, à bord du train, la ville rencontre la montagne. Le lent voyage met en scène tout un pays en quête d’identité. Et l’on s’y sent bien.

Le train en Autriche : trait d’union entre « Mélange » et « Schnapps »

Trait d’union entre milieux sociaux, également entre membres d’une même famille dans des pays gigantesques. En Chine « continentale », les jeunes actifs sautent dans le train lors de la « Golden Week » pour quitter les métropoles où grouille l’économie d’un pays en essor et retrouver leurs enfants, souvent laissés au soin des grands-parents. 

Changement de décor. En Argentine, à Buenos Aires, les rails ne relient pas, mais marquent la séparation : une frontière entre luxe et dénuement, entre deux quartiers que tout oppose, de part et d’autre de la voie ferrée. Ceux qui voient passer le train, sans monter.

A Buenos Aires, des rails pour frontière

Au bout du chemin proposé par nos correspondants, un voyage assourdissant du silence qu’il impose. En Israël, notre reporter a pris le tramway pour se rendre à Yad Vashem, le mémorial national de la Shoah en Israël, et comprendre ce que représente le Cattle Car, un wagon à bestiaux allemand à Jérusalem.

Un train à Jérusalem

Pour Simmy Allen,  chef de la section médiatique internationale du Mémorial, « le wagon semble rouler vers le gouffre, la mort. Mais en même temps il ne bouge pas. On dirait qu’il admire la vue sur la vallée, le paysage ». Comme si ces rails visibles exprimaient « d’un côté, l’immense tragédie de la Shoah, de l’autre : la vie ».

Bonne lecture !

Clara Wright
@clarawright_

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