EDITO – La devise nationale, aujourd’hui

Liberté, Egalité, Fraternité.

Liberté, Egalité, Fraternité. Crédits photo: Flickr/CC/Lubats

Liberté, Egalité, Fraternité. Crédits photo: Flickr/CC/Lubats

 

Le Grand Larousse Encyclopédique dit : « devise : brève formule qui caractérise la valeur symbolique d’une chose ». Il ajoute : « sentence qui indique les goûts, les habitudes, les qualités de quelqu’un ». Et si l’on pense devise nationale, la « chose » devient un pays, le « quelqu’un » aussi.

D’accord.
Mais concrètement, aujourd’hui, cela donne quoi?

Lorsque tu vas voter, lorsque tu t’abstiens, lorsque tu t’intéresses aux actualités et te forges une opinion, lorsque tu hésites puis que tu prends une décision, lorsque tu foules du pied ces lieux où d’autres plus grands que toi ont déjà marché, lorsque tu te balades, lorsque tu te cultives, lorsque tu cours pour choper le métro, lorsque tu déjeunes, lorsque tu peines, lorsque tu n’en peux plus, lorsque tu sors, lorsque tu danses, lorsque tu dors, est-ce que tu sens ces mots ?
Est-ce qu’ils t’animent ? Est-ce qu’ils te pèsent ? Est-ce que tu n’y songes pas ?

Liberté, Egalité, Fraternité. Trois mots visibles, trois mots objets, que l’on croise au détour d’une promenade sur nos édifices. Trois mots jetés sur nos épaules, forts et lourds de l’héritage des anciens, imposants par leur histoire jusqu’à leur consécration en tant que devise républicaine. Trois mots avec un ordre, exprimant un lien causal : la conquête d’un espace de liberté et d’égalité a permis de créer une Patrie, dans cette Mère Patrie ont été réunis des frères. Pour ainsi dire, trois mots « traits d’union » entre les citoyens liés par cette fraternité politique, ces « frères produits », fruits d’une fougue révolutionnaire et d’une croyance profonde en des valeurs qui fixent aujourd’hui un idéal à suivre et à poursuivre. Trois mots qui forment donc un tout tendant vers un absolu, et au coeur de ce tout, toi.

Est-ce que tu aurais choisi ces mots pour décrire la relation que tu entretiens avec ceux qui t’entourent, avec qui tu cohabites, avec qui tu coexistes ? Te perçois-tu comme fibre de cette ossature-là ?

Manifestation du 4 septembre 2010 à Paris. Crédits photo: Flickr/CC/Ophelia Noor

Manifestation du 4 septembre 2010 à Paris. Crédits photo: Flickr/CC/Ophelia Noor

 

Les mêmes questions se posent dans nos pays d’immigration. Pour cette nouvelle édition, nous avons voulu nous intéresser à la réception actuelle de la devise nationale par les habitants de nos terres d’adoption. Formule souvent perçue comme abstraite et lointaine, nous avons tenté de la considérer comme un objet pour repérer les traces concrètes de son existence et de son influence.

Penser la devise des pays a été l’occasion de discuter des mots choisis et de saisir leurs nuances, lorsqu’en Malaisie on parle « d’unité » – quelque chose qui est un par essence – et en Angola « d’union » – quelque chose qui devient un par l’association de deux éléments. Au Brésil, on a pu s’attarder sur la subtilité d’une conjonction de coordination et saisir comment « l’Ordre et le Progrès » se manifestent, se contredisent et se complètent quotidiennement. En Iran, on peut s’interroger sur l’association des termes «Indépendance », « Liberté » et « République Islamique » : la République Islamique est-elle une conséquence des deux premiers concepts? Par ailleurs, concevoir ces mots, c’est s’interroger sur leur pertinence, comme en Angola, où plus que « l’union », le « pétrole fait (aujourd’hui) la force ».

Penser la devise d’un pays, c’est aussi écouter son histoire – certaines devises sont héritées des colonies, d’autres datent du XXème siècle – et chercher à comprendre comment l’Etat perçoit sa Nation, quel ordre social interne et quelle image externe il souhaite promouvoir. En Allemagne, « l’Unité et le Droit et la Liberté » sont en haut de l’affiche. En Malaisie, les gouvernants mettent en œuvre des politiques pour tenter d’accomplir « l’unité » malaisienne mais à Hong Kong, ni l’ancienne devise coloniale, ni l’actuelle ne semblent parvenir à décrire la région.

Cela ressemble presque à un test d’affinités entre la société et la maxime nationale : la devise, vous vous y associez comment ? Un peu, beaucoup, passionnément ? Au Canada, réponse 1 : elle est inconnue des habitants. Réponse 2 : elle est absente du paysage urbain. Réponse 3 : elle paraît neutre et descriptive. Pourtant, elle soulève indirectement le problème brûlant et permanent des revendications autochtones. En Israël, réponse 1 : elle n’existe pas. Réponse 2 : la société a créé des slogans pour se définir. Réponse 3 : ces slogans révèlent les évolutions du rapport société-Etat.

Huit pays et autant de formules et d’idéaux, autant d’ordres sociaux et de réactions à cet ordre. Michel Borgetto, Docteur d’Etat en droit, constate : « entre la force des mots et la force des choses, le combat on le sait se révèle souvent inégal et source de désillusions. » Mais à CrossWorlds, nous sommes optimistes : un combat, cela signifie d’abord des devises nationales actives, des devises nationales « en vie ».

Bonne lecture !

Clara Wright
@clarawright_

SOMMAIRE

Semaine du 13 janvier

En Malaisie, à Kuala Lumpur
Une devise nationale de bonne intention, par Amaury Hauchard.

En Angola, à Luanda
Vivre à Luanda du côté de la Force, par Aminata Diawara Keita

Semaine du 20 janvier

En Chine, à Hong Kong
L’ovni HK, par Camille Azoulai

Au Brésil, à São Paulo
Restons positifs! La Brasil atitude, par Paul Divet

Semaine du 27 janvier

En Inde, à Pune
La vérité seule triomphe, par Paul Henry Schiepan

Au Canada, à Vancouver
Entre deux océans, des First Nations réduites au silence, par Clara Wright

Semaine du 3 février

Ce mois-ci, notre correspondant au Liban se rend en Iran.
En Iran, à Téhéran
La fracture iranienne. Indépendance, Liberté, République Islamique, par Nicolas Hrycaj

En Israël, à Tel Aviv
Itinéraire d’une mémoire collective au rythme des devises, par Sarah Melloul.

 

2 réflexions au sujet de « EDITO – La devise nationale, aujourd’hui »

  1. Bonjour Clara,

    L’édito de ta dernière livraison est le meilleur qui m’a été donné à lire depuis le début!
    Bravissimo ! ! !

    Louis

  2. Cet édito est pertinent et nous invite à se poser de nombreuses questions. Il serait intéressant de faire un rapprochement entre les devises et les logos, les mots et les images . Dans nos sociétés médiatisées il faut frapper pour intéresser mais je reste très sensible à notre idéal révolutionnaire qui nous invite au partage avec des mots qui traversent les modes.

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