EDITO – La rue se raconte

Une rue à Saïda, Liban. © Nicolas.

Une rue à Saïda au Liban. Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

 

On connait la rue comme un espace urbain aménagé, ligne horizontale dont la fonction première est de permettre à l’homme de circuler. Imaginons la désormais comme le fruit de la convergence de plusieurs flux, émanant d’acteurs divers, d’hommes et d’institutions, de la rencontre ou, au contraire, de la non-rencontre de ces acteurs ; un lieu où des flux entremêlent le passé, le présent et l’avenir et font de la rue un espace en constante redéfinition. Bref imaginons la à travers son récit. C’est ce à quoi nous invitent les auteurs de la revue Tracés n°5.

Raconter la rue, c’est accepter de donner crédit à la subjectivité du citadin qui, selon son allure d’homme qui traîne ou d’homme qui court, s’y engage et l’appréhende à sa manière. A chaque démarche, un usage de la rue. Comme l’écrit le géographe Antoine Fleury, « l’histoire d’une rue commence au ras du sol, avec des pas« . Alors ce mois-ci, CrossWorlds a piétiné, parfois trépigné. Certains de nos rédacteurs ont flâné, erré, déambulé, d’autres ont accéléré, ralenti, vagabondé… De jour comme de nuit, tous ont fait « l’expérience de la rue » *, mais dans 9 pays différents, offrant ainsi 9 récits originaux. Plusieurs acteurs ont influencé leurs expériences; plusieurs regards ont donc rendu la narration captivante. 

Les acteurs publics d’abord. A Kuala Lumpur, l’on s’est étonné devant l’absence d’aménagements urbains : peu de bancs, peu d’espaces verts, la rue malaisienne semble révéler l’ambition de se développer économiquement-et-vite d’un plus grand ensemble, la ville elle-même. A Rio, l’armée et la police s’évertuent à imposer leur vision de l’ordre dans les favelas. Le but : « nettoyer » la rue et en faire une artificielle mais scintillante vitrine, surtout à quelques mois de la Coupe du Monde.

Car la rue véhicule une image. Comparez les larges rues américaines du Nord à celles parisiennes, les résidentielles aux ruelles bordées d’immeubles, les grands malls aux petites boutiques et bistrots… La rue « manifeste la ville »* et l’idée qu’on s’en fait. A Beyrouth, on voit émerger des rues occidentalisées après seize ans de guerre civile qui ont scindé la ville en deux. A l’ouest, les musulmans; au sud-est, les chrétiens. Selon Aurélie Delage, ces rues occidentalisées veulent témoigner de la nouvelle modernité du Liban, d’un nouveau modèle social derrière lequel les communautés autrefois en conflit se rassembleraient. Les rues beyrouthines retrouveraient alors leur qualité d’espace public et ne seraient plus seulement les territoires des communautés.

L’appropriation d’une rue par un groupe, transformant l’espace public en territoire, implique l’exclusion d’autres personnes. A Vancouver, c’est par défaut le cas de la rue East Hastings. La rumeur dit qu’elle est la plus dangereuse du Canada. Ce qui est sûr, c’est qu’elle regroupe les junkies du coin (ou que les junkies y ont été regroupés, question de point de vue). Une salle de shoot y a été ouverte et a justement pour mission de les sauver « de la rue », ou plus exactement de cette rue devenue territoire.

Au contraire de ce dernier, dans la rue, tout le monde se croise. La configuration de celle-ci révèle alors une conception du vivre-ensemble et, de ce fait, il existe des codes. A Ramallah, où notre correspondante de Tel Aviv vit désormais, une femme ne descendra pas du trottoir pour laisser passer une autre personne si cette personne est une femme.  

Tout le monde se croise. Rue à Shanghaï, Chine. © Camille

Tout le monde se croise. Une rue à Shanghaï, Chine. Crédits photo: CrossWorlds/Camille Azoulai

 

Les acteurs économiques influent sur ces codes. Commerçants, vendeurs ambulants ou sédentaires, restaurateurs… Tous participent au fourmillement de la rue. Ils la façonnent par leur emplacement, lui donnent ses odeurs, contribuent à son bruit. Leurs horaires de travail rythment ses journées, changent son atmosphère. A Hong Kong, on a codifié le déplacement et construit  le plus grand escalator du monde. Il est devenu l’artère de la ville, une rue suspendue dans les airs. A Ramallah, la rue toujours bondée, le slalom perpétuel, le grouillement qui ne cesse que la nuit et le contexte géopolitique dans laquelle la rue palestinienne s’inscrit, ont donné envie à notre correspondante de personnifier la rue comme une femme enchaînée. 

Les rues existent également comme lieux de mémoire. Le choix de leur nom souvent en témoigne et participe à la construction d’un héritage national. En 1997, en France, le Front National effaçait le nom de Nelson Mandela dans les rues de Vitrolles, alors rebaptisée Vitrolles-en-Provence par le nouveau maire FN. En 2014, en Angola, notre correspondante s’intéresse aux noms des rues luandaises, les militants communistes à l’affiche, et les compare aux noms des rues parisiennes.

 Mais «la rue ne fonctionne pas comme un monument ; elle ne nous condamne pas à un face à face stérilisant avec l’histoire»*. La rue est dynamique et plus que le choix des noms, si la rue fait mémoire, c’est grâce au citadin qui la dessine ou plus exactement à son passage qui laisse une empreinte. L’empreinte peut alors relever du chef d’oeuvre. Comme celle de ZooProject,  jeune artiste français assassiné il y a deux semaines, dont le projet consistait à peindre les martyrs de la révolution sur les murs de Tunis, fusionnant alors les morts et le passé avec le présent et le combat pour ne pas oublier et construire l’avenir. Comme l’énergie de l’art urbain berlinois dont nous parlerons, qui récupère les lieux abandonnés, qui taggue ses murs, qui a fait du Mur une œuvre d’art.

Le penseur de la rue, le spectateur © Nicolas.

Le penseur de la rue, le spectateur. Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

 

Enfin, « la rue » est un concept qui a fait couler de l’encre, qui se retrouve dans notre langage courant. On dit d’ailleurs des manifestants qu’ils « descendent dans la rue ». Ils y agissent à contre-courant, en y empêchant la circulation avec des sit-ins et des blocages… La rue devient tribune. Que la revendication soit politique, qu’elle semble davantage relever du show comme à Vancouver où tous les 20 avril, l’on fume du cannabis dans les rues, elle devient spectacle.

Bonne lecture !

Clara Wright
@clarawright_

SOMMAIRE

Dimanche 13 avril
En Chine, à Hong Kong,
Une rue dans les airs, par Camille Azoulai.

Semaine du 14 avril

Au Brésil, à Rio
Enquête à deux volets : A la reconquête des rues, par Paul Divet.
Premier volet: La « guerre urbaine » de Rio.
Deuxième volet: Lorsque le policier remplace le trafiquant.

 En Malaisie, à Kuala Lumpur.
La rue suit le développement économique, par Amaury Hauchard

Semaine du 21 avril
Parenthèse: on met quelques jours de côté notre thème sur la Rue pour vous présenter notre travail avec la revue Réflexions.

Semaine du 28 avril

En Allemagne, à Berlin
« Please somebody (Linda) take mi Hand », par Rémi Bernard

Au Canada, à Vancouver
Vancity, l’un des berceaux du 420, par Clara Wright

Semaine du 5 mai

En Palestine, à Ramallah
Oh vous, mes rues de joie, mes rues de peine… par Sarah Melloul

En Turquie, à Istanbul
Entre urbanisation et contestation, photos et texte de Nicolas Hrycaj

Semaine du 12 mai

En Angola, à Luanda
Le poète de ma rue, par Aminata Diawara Keita
 

* Dans l’édito, les citations suivies d’un astérisque sont tirées de la revue Tracés, numéro 5, publiée en 2004.  

3 réflexions au sujet de « EDITO – La rue se raconte »

  1. J’ai beaucoup aimé cette idée de description de la « Rue »
    Vais parcourir toutes ces rues décrites par les différents correspondants, elles doivent toutes
    avoir un charme certain!
    L »édito nous incite à la découverte…
    Bravo!

  2. Il est vrai que nous la piétinons tous les jours de différentes façons, avec nos penées et nos humeurs, mais jamais nous n’avons pris en compte ce rôle si important qu’elle joue dans tous ses domaines que vous nous faites découvrir.

    Bravo, à vous tous et merci à Clara de nous intérésser à vos différents reportages.

    ps: Ce pourrait être une lecture suivie de débats pour nos écoliers et bien d’autres types de rencontres. Je pense ouvrir une réflexion avec mes amis du centre de loisirs.

    1. Bonjour Lila, merci de votre message. Si vous souhaitez engager une discussion av vos écoliers et vos centres de loisirs, tenez-nous au courant, nous pourrions vous y apporter notre petite contribution !

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