EDITO – La valse des sexes opposés

17 février 2014. Trois jours après la fameuse Saint-Valentin, CrossWorlds lance son cinquième regard sur « Le sexe opposé ». On a beaucoup entendu parler du genre en France ces derniers temps.  Les idées nouvelles seraient :

  1. le corps a un sexe biologique, que l’on distingue en deux sexes opposés
  2. l’esprit, un degré de masculinité et de féminité, que l’on appelle le « genre »
  3. l’envie, une sexualité et ses variantes (hétéro, homo, bi…)
Le sexe opposé, par Marguerite Boutrolle.

Le sexe opposé sur CrossWorlds, 9 pays, 9 regards. Crédits photo: CrossWorlds/Marguerite Boutrolle.

 

Lorsqu’on se penche sur le sujet, on se rend compte que si la tolérance et le débat autour de ces idées semblent récents, les idées elles-mêmes ne le sont pas. Elles datent des années 60, lors des débats aux Etats-Unis sur le transsexualisme durant lesquels, pour la première fois, on opposa le genre au sexe. Pour l’époque, ces idées étaient révolutionnaires : le sexe biologique ne déterminerait pas qui nous sommes. Encore aujourd’hui, la réflexion qu’elles engendrent dérange : la société, ses mœurs, notre environnement culturel, influeraient sur notre personne.

On comprend dès lors la panique de certains de nos concitoyens à l’idée d’introduire le genre dans nos écoles, lieux de socialisation par excellence. Si mon environnement culturel m’a définie, si d’avoir joué à la Barbie a fait de moi la jeune femme que je suis aujourd’hui, et si, désormais, l’on va mettre la dinette et le ballon de football de côté et laisser une certaine marge de liberté aux enfants, alors mon gosse fictif, que j’imagine fort, aventurier, sportif, peut-être ressortira-t-il de l’école primaire avec des ongles VERNIS ?

Que l’on se rassure, le genre comme attribut culturel ne constitue pas la seule grille de lecture. Irène Théry, dans son essai Le genre identité des personnes ou modalités des relations sociales expose une théorie bien plus innovante que celle abordée jusqu’ici : le genre ne se construirait pas naturellement comme disaient les anciens, pas seulement socialement comme l’affirment nos contemporains, mais le genre serait une composante relative. A l’image de cette barre oblique « / », qui oppose masculin/féminin et suggère un rapport, le genre s’inscrirait dans une relation et serait déterminé par les actions d’une personne. Ainsi, « la distinction masculin/féminin qualifie les manières d’agir attendues dans le contexte d’une relation » explique-t-elle. Le genre ne serait pas donc construit a priori, mais serait appropriable et approprié en fonction des relations entre deux personnes.

Des études anthropologiques ponctuent son propos. Dans notre dichotomie occidentale, le mot « père » évoque un lien de parenté et un sexe absolu (masculin), le mot « fille » de même ; mais, lorsqu’on sort de notre perception occidentale, l’on découvre des termes de parenté de « sexe relatif ». Ainsi, chez les Aré Aré des îles Salomon, « ahone » signifie «germain de sexe opposé » : si tu es une fille, alors « ahone » signifie « frère » ; si tu es un garçon, alors « ahone » signifie « sœur ». Tout dépend de ton interlocuteur.

L’auteur évoque même des relations de « de sexe indifférencié », comme la relation de concitoyenneté où nous sommes tous censés être traités d’égal à égal, comme la relation de grand parent à petit enfant où, selon elle, nous atteignons un stade d’androgyne – c’est-à-dire que dans ces relations, l’on attend la même chose d’un grand-père ou d’une grand-mère, donc la relation n’est pas sexuée. Mais, de vous à moi, je différencie facilement Mamie ou Pépé. Après, savoir si ma relation diffère à cause de leur sexe, c’est plus compliqué.

Néanmoins, penser le genre comme relation entre les sexes opposés sert notre propos. Notre objectif : expérimenter cette relation dans nos pays d’accueil, comprendre son inscription dans la société.

Le sexe opposé, par Nicolas Hrycaj.

Le sexe opposé, au Togo en juillet 2013. Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj.

 

Pour approcher le sexe opposé, il suffira parfois d’un regard ; celui de notre photographe et de son objectif par exemple, qui part à la rencontre des femmes libanaises. D’une écoute ; celle de notre correspondant à Berlin qui s’intéresse au statut de la mère travailleuse. Mais peut-être faudra-t-il y ajouter une inclinaison de la tête, un mouvement de la hanche, entrer dans un jeu de séductioncomme au Brésil où l’on danse la samba, où les corps se cherchent et où bien des clichés sur « la femme » méritent d’être démentis. De la danse, en Inde, on se souvient des devadasi, ces danseuses sacrées incomprises des Anglais tout fraichement débarqués – ces derniers virent dans la tradition indienne de la prostitution.

Pour ne pas tomber dans l’écueil des Anglais et du discours de domination masculine à tout va, il nous a fallu adapter nos regards d’expatriés. Il faut dire que pénétrer l’univers des fraternités au Canada, où l’étiquette des sexes est poussée au paroxysme et se retrouve même dans la composition de l’espace, tout en restant ouverte d’esprit et en prenant garde aux stéréotypes, n’est pas évident pour une Française. Tout aussi subtiles sont les tentatives d’approche du « mâle chinois » par notre correspondante à Hong Kong. En Angola, la tradition du jour de l’Homme fait doucement sourire. Mais l’on peut aussi prendre position, comme en Malaisie, où les femmes apparaissent marginalisées dans les entreprises et sur la voie publique.

Le sexe opposé, par Nicolas Hrycaj

Le sexe opposé, en Iran. Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

 

Rappelons qu’en algèbre, la somme des opposés X et Y s’annule et par un tour de passe-passe, si l’on fait migrer l’un des nombres de l’autre côté du signe X = Y. CrossWorlds vient de prouver scientifiquement l’égalité des sexes. Maintenant, si l’on s’intéresse au rapport masculin/féminin, X/Y, à la relation, le résultat semble plus aléatoire : comme on l’a expliqué, tout semble dépendre de l’interlocuteur, de son sexe par rapport à la personne qui parle. A Tel Aviv, il y a quelques rabbins malins… Ils compliquent l’équation : le soir, ils se déguisent en femmes.

Bonne lecture !

Clara Wright
@clarawright_

SOMMAIRE

Semaine du 17 février

Au Brésil, à São Paulo
La danse de séduction, par Paul Divet

En Chine, à Hong Kong
Mes tentatives d’approche du Mâle chinois, par Camille Azoulai

Au Liban, à Beyrouth
Les femmes du bord de mer, photographies de Nicolas Hrycaj

Semaine du 24 février 

En Angola, à Luanda
La légende urbaine du « jour de l’Homme », par Aminata Diawara Keita.
Article illustré par Marguerite Boutrolle.

En Israël, à Tel Aviv
« Moi si j’étais un homme, je serais rabbin », par Sarah Melloul.

Semaine du 3 mars

En Malaisie, à Kuala Lumpur
La femme, le Coran et le bikini, par Amaury Hauchard.

Semaine du 10 mars

En Allemagne, à Berlin
« Je suis gay, et c’est bien aussi », par Rémi Bernard.

Semaine du 17 mars 

En Inde, à Pune
Derrière les saris, par Paul Henry Schiepan.

Semaine du 24 mars

Au Canada, à Vancouver
Qui est le « frat guy » ? par Clara Wright.

3 réflexions au sujet de « EDITO – La valse des sexes opposés »

  1. Bonjour Clara,
    Vos articles sont bien pensés., bien construits et offrent un réel plaisir de lecture.
    Mon ami Louis croit lui aussi en votre pouvoir
    d’aller au fond de vos sujets et de les faire partager avec une prose remarquable.
    Un petit pas vous sépare de la création de votre propre journal, vous devez en attend donner grandes satisfactions à vos supérieurs . Bonne continuation et au plaisir de vous lire…..Roland F.

    1. Merci beaucoup pour vos compliments, vos commentaires et votre intérêt pour notre site. J’espère que nos prochains thèmes vous plairont autant ! Bien à vous, Clara.

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