EDITO – Pays vs. Ballon : 7-1

Le ballon. A quand remonte sa création ? Personne ne le sait… Il y a de ces choses dans la vie dont l’existence nous parait si évidente et consubstantielle au quotidien que le questionnement sur ses origines nous dépasse. C’est un peu cela qui rend cet objet si mystique. Comme un totem des générations ancestrales qui traverse les temps, les époques, pour arriver jusqu’à nous.

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Le ballon vu par notre illustratrice. Crédits dessin : CrossWorlds/Camille Attal

 

Mais celui qui a conçu le ballon, ce bienheureux, ne pouvait certainement imaginer le potentiel contenu dans une sphère qui roule. Il ne pouvait ne serait-ce qu’entrevoir la force de l’emprise que son « joujou » aurait sur les civilisations qui lui succéderaient. Car c’est bien là que réside le message de CrossWorlds : comment un objet aussi simple, aussi banal, peut avoir une résonance si universelle, si parlante, si claire à vos yeux, mes yeux, nos yeux, à tous. Mais si le ballon est universel, c’est d’abord et avant tout qu’il peut être fait par n’importe qui, n’importe où. Il est parfois en papier, en aluminium de canette, en tissus, en mousse, en cuir, en caoutchouc, en osier…

Le ballon comporte aussi la puissance de sa simplicité : il peut être compris et manié par tous, quelques soient les origines, quel que soit le niveau d’éducation. Le ballon est un catalyseur de démocratie. C’est pourquoi il a été si incompris au Brésil, pendant la Coupe du Monde 2014, où le gouvernement semble avoir détourné sa fonction sociale, pour lui décerner un rôle flou, que la population ne reconnaissait plus.

Voyez donc autour de vous, tout ce qui rappelle, fait référence ou parle de ballon. Combien de fois par jour, entendez-vous à la radio les derniers résultats de telle ou telle modalité sportive ? Combien de lignes imprimées sur les papiers de journaux font allusion au dernier exploit ou au dernier scandale du monde du ballon ? Quelle part de vos « small talk » ou de celles de vos proches est consacré au commentaire de la forme actuelle d’un joueur ? Combien d’affiches publicitaires présentant toujours les mêmes produits estampillés par les swoosh, les trois bandes, les pumas bondissants avez-vous croisé en allant au travail ce matin ?

Le sport, le ballon fait vivre mais il a aussi une vie propre. Il s’est d’ailleurs construit un empire avec le football, un iceberg dont les télévisions ne semblent diffuser que la pointe. Un monstre tentaculaire dont le ventre gargouille en Angleterre, patrie du football, mère de tous ses vices. Et qui tente récemment de puiser dans les fonds de gazodollars russes, usant de la séduction du trophée mondial de 2018 pour amadouer les nostalgiques de grandeur.

Le ballon a surpassé sa simple qualité de jouet ou d’outil pour faire du sport. Ce n’est pas un haltère, ce n’est pas une chaussure de course, ce n’est pas une batte, ce n’est pas un fleuret… Le ballon, la balle, le palet, le cochonnet, le « vif d’or » du Quidditch focalisent l’attention, absorbent les ambitions et les pensées immédiates des joueurs. On ne se concentre plus directement sur l’adversaire, on ne se concentre plus sur notre corps et ses besoins. Tout ce qui semble compter à l’instant T où le ballon roule est de le conduire précieusement, de diriger ses ondulations, sa trajectoire sinueuse, de contrôler son présent et anticiper son avenir.

Voilà pourquoi le ballon fascine autant. Il procure au joueur et au spectateur une expérience unique, celle de se sentir à la fois maître du ballon tout en étant soumis à ses exigences, lié à son destin. L’homme est un être qui se sent vivre en multipliant les expériences qui le transcendent, qui lui donnent le vertige, qui le font vibrer, qui lui font serrer les points vers le ciel en criant à pleins poumons. C’est ce frisson de vie, ce souffle presque religieux que l’on trouve au Canada, non pas pour le ballon de foot mais pour le palet de hockey.

C’est uni par un même frisson que des assemblées entières se lèvent comme un seul homme, chantent comme un seul homme, vivent comme un seul homme. L’effacement de l’individu au profit de l’écusson est ce que l’on voit en Turquie, où les trois équipes d’Istanbul se sont formées des identités si singulières que des voisins de quartier deviennent étrangers l’un pour l’autre.

Car le ballon pousse aussi à cela, à repenser son identité pour s’intégrer dans un collectif, dans une communauté de destin pendue aux lèvres du commentateur de télé. C’est une source de réflexion sur nos origines, sur notre nationalité. Dois-je chanter la Marseillaise ? En Afrique du Sud, il n’y a aucun doute que le ballon de foot est tout cela : une manière de trouver son identité, de célébrer l’union nationale à chaque match de la sélection des « Bafanas Bafanas ». Oui, le ballon est aussi un moyen, rare de nos jours, d’exciter le sentiment patriotique, de sentir fier de son pays, de ses couleurs, de son histoire, de défendre ses atouts, de faire vivre ses traditions. Comme en Ecosse, où le ballon devient la balle de golf. Un sport qui est plus qu’un simple sport national, l’image du pays à l’étranger, le symbole d’une nation, un substitut au drapeau.

Que son rôle soit sportif, spirituel, identitaire, politique, social, le ballon s’invite dans nos vies qu’on le veuille ou pas. Il fait naitre des icônes, les rend glorieux, comme les guerriers d’une bataille sans fin, qui se suivent au front pour combattre l’ennui et le désespoir. C’est en cela que le ballon est Beau, non pas parce qu’il endort les gens dans une torpeur, une illusion loin de la réalité. Non, le ballon n’est pas l’opium du peuple, il offre juste l’occasion de rêver, rêver comme un gamin.

Bonne lecture !

Paul.

SOMMAIRE

Semaine du 16 février

Publication de l’édito – Pays vs. Ballon : 7-1, par Paul Divet
Illustration de Camille Attal

En Ecosse, à Saint Andrews,
« Scotland, Home of Golf » : ou de l’impérialisme culturel écossais – par Paul-Emile Delcourt.

En Turquie, à Istanbul,
Dis-moi quel ballon tu préfères, je te dirai qui tu es – par Marguerite Salles et Valentin Caillere.

Au Canada, à Vancouver,
Le palet de toutes les passions – par Hadrien Bouvier.

Semaine du 23 février

En Angleterre, à Cambridge,
Le foot aux œufs d’or – par Clémentine Coudert.

En Afrique du Sud, à Johannesburg,
Les Bafana bafouillent, les vuvuzelas gazouillent – par Gabriel Goll.

Au Brésil, à Rio de Janeiro,
Rio, une ville assoiffée du Monde – par Manuel-Antonio Monteagudo Gauvrit.

En Russie, à Moscou,
Une Coupe du Monde 2018 menacée ? – par Yann Rivoal.

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