EDITO – Sept cimetières bavards

Cimetière, cime-Terre, si me terre, si j’me terre, si j’m’enterre…

A l’entendre, le mot « cimetière » rebute. Il véhicule un malaise. Malaise d’entrer dans l’espace réservé aux cadavres, dans la dernière demeure. Malaise devant le vide engendré par la perte et la tentative de le matérialiser, les visages photographiés sur les tombes. Malaise aussi le soir du 31, lorsque les rues deviennent glauques pour un Halloween raté à la française. Ou encore après la lecture du Larousse : « le cimetière est un terrain où l’on dépose les objets hors d’usage ». Papy ? Malaise enfin dans l’entreprise et l’organisation du départ. Devant le sacré, les non-dits, le silence.

Mais à l’écouter, le mot « cimetière » est bavard ; la mort est un langage national et le cimetière, l’école où on le parle. Et puisque aujourd’hui c’est Halloween, CrossWorlds a tendu l’oreille.

Pénétrer dans un cimetière, c’est agir – entrer, marcher, observer – dans un espace créé pour l’inanimé et toucher à l’appréhension de l’inexplicable par la société. Sept de nos correspondants l’ont fait. Sept sur quatorze car cette année, nous scindons chaque mois l’équipe en deux : le premier groupe traite d’un thème les deux premières semaines du mois ; le second discute d’un autre, les deux dernières semaines.

Sept pays, sept cimetières. Le regard de notre illustratrice Camille A. Crédit image: CrossWorlds/Camille Attal.

Sept pays, sept cimetières. Le regard de notre illustratrice Camille A. Crédit image: CrossWorlds/Camille Attal.

 

Nous avons observé cet espace artificiel construit par des hommes pour leurs morts de prime abord. Et puis, à y regarder de plus près, réalisé que le cimetière est surtout conçu pour les vivants. Un lieu où l’on peut poser ses peines, ses joies. Son architecture et son agencement en disent long sur la perception qu’une société a de la mort, sur la trace que ses membres désirent laisser derrière eux le jour venu. Faste ou sobre, en allées ou désorganisé, entretenu ou délaissé… Il existe une idée locale du devoir de mémoire. En Finlande, dans le cimetière de Hietnaiemi, des vivants veillent sur les morts, permettent l’entretien du souvenir, comme ce gardien, humble et efficace, qui construit le quotidien des lieux.

Car le cimetière a une routine : celle des gens qui y passent. Qui visite vos morts ?

Des proches d’abord. Un cimetière, c’est avant tout un lieu dédié à une famille qui se sépare. Une étape dans un processus de deuil, le cimetière comme l’expression visible d’un souci des morts. Et, surprise, ce souci n’a pas toujours besoin d’être un chemin de croix ! Au Mexique, la fête des morts est colorée et animée. C’est une véritable institution, où l’offrande et l’autel sont au cœur des préoccupations : pour accompagner celui qui part ; pour soulager celui qui reste par le rituel. D’où l’importance du lieu où se déroulent ces gestes ; puisqu’il conditionne notre manière de vivre l’absence. Au Kirghizistan, notre correspondante a choisi la fiction pour décrire les rites funéraires. Là-bas, l’islam est une composante culturelle du pays et se mêle aux superstitions. Là-bas, « Grand-mère » meurt là où elle est née : dans une yourte.

Une Nation peut-être, des touristes ensuite. L’emplacement d’un cimetière, éloigné ou proche du centre-ville, peut influer sur sa fréquentation. Parfois, celui-ci devient une véritable attraction, comme le Père Lachaise, ou comme Saint Andrews. Dans ce cimetière écossais, le mythe est vivant. Le visiteur entreprend une déambulation folklorique, découvre un univers qui fascine… jusqu’à acheter un mug à l’effigie de la nécropole.

Les morts ne font pas que de l’argent ; ils servent aussi les discours de fierté nationale. Dans le cimetière russe de Novodievitchi, les célébrités à l’époque des Tsars côtoient celles du temps de l’URSS ; on y célèbre « la Russie éternelle », celle qui traverse les siècles. En Turquie, les sépultures rendent compte de ce voyage dans le temps : de tombe en tombe, leurs coiffes varient. Et ce n’est pas par coquetterie… Mais qu’en est-il des pays « neufs » ? De quels morts veut-on se souvenir ? En Australie, le ton change : là-bas, dans les cimetières, on parle toutes les langues.

Ce mois-ci, vous êtes tous invités chez les morts.

Bonne lecture !

Clara Wright
@clarawright_

P.S. : pour un cimetière connecté, cliquez ici.

SOMMAIRE 

Semaine du 31 octobre

Publication de l’édito – Sept cimetières bavards, par Clara Wright
Illustration de l’édito par Camille Attal

En Australie, à Melbourne,
Cimetière à l’australienne, les racines du ciel – texte et vidéo de Chloé Rochereuil.

Semaine du 3 novembre

Au Kirghizistan, à Bishkek,
Un Kirghize nait dans une yourte et meurt dans une yourte, par Margot Holvoet

En Ecosse, à Edinburgh,
Le cimetière ou comment fabriquer de la légende, par Paul-Emile Delcourt

En Russie, à Moscou,
Cimetière de Novodievitchi : les morts au service du nationalisme russe, par Yann Rivoal.

Semaine du 10 novembre

En Finlande, à Helsinki,
Les vivants du cimetière, par Candice Battelier

Au Mexique, à Mexico,
Petite leçon d’hospitalité : les morts conviés au dîner, par Elise Didier. Contribution ponctuelle d’un ami photographe, Josué Suarez.

En Turquie, à Istanbul,
Ces morts qui ont vécu 700 ans, par Marguerite Salles.

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