EDITO – Un enfant dans la ville

Quand j’imagine un gosse, je me vois, je te vois, je nous vois. Les cheveux en bataille, dans les yeux, dans la bouche. Les traces de feutre plein les doigts, le cartable jeté sur les épaules, trop large, trop lourd, le pantalon sous les fesses et la bouche grande ouverte : un rire.

« Même pas drôle »

L’un a la démarche déséquilibrée, essoufflé de courses effrénées, les genoux couverts de bleus (le prix à payer pour sa vie d’aventurier). L’autre, le pas lent, malheureux, pense à une lettre d’adieu amoureux pliée au fond de son casier. A leur manière, ils bâtissent le récit d’une enfance dramatique, celle qui construit les vrais héros, un goût de Tom Sayer en Amérique, de pouvoirs magiques ou de malheurs de Sophie.

« Arrête de faire ton crâneur »

Mais aux songes de grandeur a répondu la voix du réalisme. A ceux qui voulaient devenir astronautes, pompiers, footballeurs, à celles qui s’imaginaient chanteuses, Hermione Granger ou secrètement Super Man, on leur a d’abord demandé de grandir. « Avant de savoir courir, il faut savoir marcher. »

Un enfant dans la ville, par notre illustratrice. Crédits dessin : CrossWorlds/Camille Attal

Un enfant dans la ville, par notre illustratrice. Crédits dessin : CrossWorlds/Camille Attal

 

Ici et là-bas, l’adage est mondial ; et l’on impose à l’enfant des étapes à franchir, pour avancer, progresser, atteindre l’horizon d’âge adulte. Les billes plein les poches et les cartes Pokémon en renfort : Tu seras un homme, mon fils. A chacun sa recette. En Finlande, on cherche à développer des têtes bien faites – mais les épreuves ne se soldent pas à coups de A, B, C et D. Car Helsinki a fait le pari d’une autre éducation et veut tirer sa force de sa jeunesse. En Inde, à l’école catholique de la Gloria Convent School, on forme les petites filles de toutes confessions à être de « bonnes personnes » et à évoluer dans un monde d’hommes – et alors qu’il observait les répétitions du spectacle annuel, notre correspondant a dû se défaire des stéréotypes occidentaux sur la fille indienne pour apprécier les progrès revendiqués par les enseignantes.

L’enfant serait donc éducable, à l’école mais aussi à la maison. Le cadre national compte : des politiques publiques influencent le taux de natalité et peuvent favoriser le développement des enfants auprès de leurs parents, comme au Danemark où Sigrid et Mads bénéficient d’aides étatiques que nous autres Français jalouseraient. Le territoire joue aussi bien sûr sur le type d’éducation transmise, le gosse comme le reflet de la société dans laquelle il grandit. Au Chili, Mère Patrie donne naissance à des bébés à deux têtes – l’une ‘ricaine, l’autre latino.

Mais le nourrisson n’est pas seulement l’enfant de ses parents, l’enfant du pays, ou le brouillon d’une  « grande personne ». En fait, à force de le projeter de son berceau vers son futur bureau, on en oublie sa spontanéité, ses logiques à part qui viennent défier toute relation causale réfléchie, toute pensée adulte rationnelle. Celles qui transforment la cour de récréation en un espace fascinant. Savez-vous à quoi jouent les enfants au Kirghizistan? A devenir grands mais selon leurs propres règles muettes, loin des maîtres.

« J’peux jouer avec vous ? »

On s’échine pourtant à les comprendre. Combien de nouvelles vocations de « pédo » en tous genres a-t-on vu émerger. Combien de fois a-t-on entendu parler des « jeunes » (mais est-ce la même chose qu’un enfant ?). En Australie, « les schoolies » font couler de l’encre : pour enterrer leurs années lycées, quelques milliers d’étudiants s’envolent pour Bali et s’adonnent à de joyeuses beuveries. Une festive manière d’entrer dans la cour des grands, apparemment. A Hong Kong, ce sont les « Kong Kids » qui donnent du fil à retordre aux chercheurs. Eux n’ont pas fini le lycée, mais l’université. Eux ne sortent pas s’enivrer, mais brandissent fièrement les peluches reçues en cadeau lors de leur remise de diplôme.

Arrête de faire l’enfant

Mais le lycéen australien ou l’universitaire hongkongais sont-ils des enfants ? En fait, pour nous aider, on peut se référer à la définition légale qui caractérise les mineurs par leur incapacité. C’est-à-dire que, d’après la loi, ils ne manquent pas seulement de dents mais surtout de compétences, de discernement pour : voter, boire, travailler, faire l’amour, gérer leur argent, travailler… Ils ne sont pas des êtres accomplis. D’ailleurs, l’étymologie du mot « enfant » vient du romain qui veut dire « celui qui ne parle pas ».

La définition négative du mineur explique les mesures protectrices prises pour garantir son innocence (ou l’image qu’on s’en fait : pensez à la majorité sexuelle, qui varie entre 12 et 21 ans dans le monde). En attestent la déclaration de Genève en 1924 et la Convention internationale des droits de l’enfant en 1989. On ne veut plus avoir à écrire les magnifiques vers de Victor Hugo : « Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ? » On lutte à UNICEF, depuis 1953 mais aussi au niveau local, comme au Brésil, où notre nouveau correspondant – nous sommes passés de 14 à 15 rédacteurs ! – a rencontré Acme. Ce dernier, habitant des favelas, cherche à créer un espace urbain propice à l’épanouissement des crianças du quartier.

« T’as quel âge ? »

En France, à 15 ans, je couche ; à 18 ans, je vote – mais le « juge des enfants » traite de cas dont les protagonistes ont jusqu’à 21 ans. La SNCF, elle, estime d’après ma carte « jeune » que je quitte la petite enfance à 12 ans et que je serai adulte le jour de mes 26. Coïncidence que la plupart des menus enfants soient réservés aux moins de douze ans ? Parler d’un enfant se révèle compliqué au sein même d’un pays, alors dans huit… Mais CrossWorlds lance le défi. Plus on est de fous, plus on rit. Chiche ?

Clara
@clarawright_

SOMMAIRE

Semaine du 19 janvier 2015

Edito 
Un enfant dans la ville – texte de Clara Wright
illustration de Camille Attal

En Inde, à Bombay,
L’école des filles – vidéo et texte de Théo Depoix-Tuikalepa

Au Kirghizistan, à Bishkek,
Jeux d’enfants – par Margot Holvoet

Au Chili, à Santiago,
Un enfant à deux têtes – par Camille Russo

Semaine du 26 janvier 2015

En Australie, à Melbourne,
« Schoolies » : buvons à notre enfance !  – par Chloé Rochereuil

Au Danemark, à Copenhague,
Frederik, la gloire de mon père ? – par Laure Vaugeois

En Chine, à Hong Kong,
« Kong Kids » : des peluches à l’université – par Candice Altmayer

En Finlande, à Helsinki,
L’école : mère de têtes bien faites et bien pleines – par Candice Batellier

Et notre nouvelle recrue :

Au Brésil, à Rio,
Préserver l’enfance au coeur de Rio – par Manuel-Antonio Monteagudo Gauvrit

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