EDITO – Une bière, s’il vous plaît

La bière n’a pas toujours été cette boisson mondialement populaire

Les premières traces d’elle remontent au IVème millénaire avant J-C. en Irak actuel. Dite adorée des dieux en Egypte, elle devient la boisson des pauvres sous l’Empire romain tandis que les Gaulois, eux, la célèbrent et inventent les tonneaux. L’Europe chrétienne lui préfère le vin, mais elle résiste contre ce dernier : enrichie par la découverte du houblon au Moyen Âge, elle est produite par les moines et sait se rendre utile pendant le carême en tant que « pain liquide ». Au XIXème siècle, elle parcoure le monde à bord de fûts métalliques et diversifie ses saveurs grâce aux ressources naturelles des pays qu’elle découvre. Mais, la vraie révolution, c’est son intégration comme boisson quotidienne, individuelle et pratique dans nos foyers: en 1949, la bouteille de 33cl est créée, en 1953, la canette naît.

Bière au Togo. Crédits photo - Nicolas

Bière au Togo en juillet 2013. Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

« On va boire un coup ? »

Invitation légère et conviviale pour l’immigré qui débarque dans un pays, la bière est aujourd’hui productrice de lien social et se décline selon les profils, allant de la descente massive d’alcool, quatre packs à la main – « on se la met ce soir ? » – à la dégustation presque snob – « je prendrais bien une ambrée ».

Mais toute invitation est conditionnée par les règles de l’hôte. Ai-je le droit de boire ? D’acheter ? Ainsi, boire une bière, c’est d’abord ingurgiter la loi du pays qui nous reçoit… Pour la déjouer, parfois. Commence alors un flirt plus ou moins agréable entre l’immigré et les autorités locales. Tel ce jeu de regard entre les fausses ingénues qui se sont procurées des cartes d’identité truquées afin de vieillir leur âge et ces videurs qui hésitent à les laisser entrer. Au Canada, deux documents officiels sont nécessaires pour acheter une bière au « liquor store », boutique exclusivement réservée à l’achat d’alcool.

Le pays-hôte, souvent sous pression du commerce international, fixe les prix. Dans le Sud, ces derniers révèlent des pays à deux vitesses, avec le souci généreux de faire consommer le touriste alors que les locaux n’ont parfois pas l’argent pour ou pas l’autorisation gouvernementale. Ainsi, en Malaisie, certains Etats autorisent le châtiment corporel pour punir les pécheurs musulmans. Alors boire oui, mais à quel coût ? Dans le Nord, il sera bien souvent nécessaire de faire les yeux doux à son portefeuille afin que ce dernier se montre indulgent. Dans certains pays où la politique se veut sociale, le prix de la bière augmente avec la hausse de l’imposition. En France par exemple : pour enrichir la Sécu, les droits d’accise ont augmenté de 160% depuis janvier 2013, faisant ainsi chuter le volume d’achat de bière de 4% en grandes et moyennes surfaces et de 15% dans les cafés et restaurants, à peine sept mois après la mise en application de la taxe.  Autre illustration à Tel Aviv, où l’explosion du prix de la bière est un aperçu de la présidence de Benjamin Netanyahou et provoque d’ailleurs, l’indignation des citoyens.

L’hôte a aussi ses habitudes éthyliques et les suivre semble le comportement le plus respectueux. Oui, il y a du respect lorsqu’on s’initie au « beer pong » sans juger les américains du Nord, autant que lorsqu’on laisse tomber la bière pour du whisky dilué en Inde, ou lorsque l’on fait de la blonde son petit lait quotidien comme un « vrai » berlinois. Certains peuples voient dans le liquide fermenté un pan de leur fierté nationale. Il n’y a qu’à compter le nombre d’Oktoberfest célébrés dans le monde. D’autres n’y voient qu’une trace un peu grotesque mais festive de l’emprise de certaines industries occidentales sur l’économie internationale actuelle, des industries à l’image de la géante InBev qui a son siège américain à São Paulo et qui ravit les papilles des baigneurs de Copacabana. A Hong Kong, la Tsingtao incarne ce double visage entre Nord et Sud, entre l’Allemagne et la Chine.

Mais « qu’importe le flacon, (le buveur ou le pays) pourvu qu’on ait l’ivresse » !

Clara Wright
@clarawright_

Illustration de Marguerite.

Désaltérait mondiale, la bière à travers le monde. Crédits dessin: CrossWorlds/Marguerite Boutrolle

 

SOMMAIRE

Première semaine

En Israël, à Tel Aviv
De la bière dans le gaz, par Sarah Melloul

En Chine, à Hong Kong
Analyse freudienne de la Tsingtao, bière blonde en quête d’identité. par Camille Azoulai

Deuxième semaine,

Illustration de l’édito, par Marguerite Boutrolle

Au Brésil, à São Paulo
Au pays des brunes flamboyantes et des blondes glacées, l’InBev règne. par Paul Divet

En Inde, à Pune
Enquête de terrain: l’apéro en Inde, par Paul-Henry Schiepan

Troisième semaine

Au Liban, à Beyrouth
Portraits urbains de bières, par Nicolas Hrycaj

En Allemagne, à Berlin
Un Allemand dans la ville, par Rémi Bernard

Quatrième semaine

En Malaisie, à Kuala Lumpur
« Je suis musulman et je bois de l’alcool », par Amaury Hauchard

Au Canada, à Vancouver
Hypocrisie et bière patrie, par Clara Wright

photo couverture bière

Un bière à Beyrouth. Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

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