La guerre du Nil n’aura pas lieu *

Ultra dépendante du Nil, l’Égypte prétend à un droit de regard sur tout projet en amont du fleuve. Après un siècle de domination bien arrosée et 3 ans d’instabilité politique, l’Égypte se réveille avec la gueule de bois. Le plus grand barrage d’Afrique est quasiment terminé en Ethiopie.

EEgypte

Le Nil vu du Caire, en novembre 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Hugo Berriat

 

« Je suis très content que l’Egypte ait acheté les rafales aux Français, ils nous seront très utiles pour bombarder le barrage éthiopien. » Menace sérieuse ou fanfaronnade ? Mustapha, 25 ans, vient de terminer son service militaire. Il veut croire que l’Egypte est toujours le maître du Nil. Seule source d’eau de ce pays de plus de 90 millions d’habitants, il est considéré par son histoire, comme le fleuve sacré de l’Egypte.

L’Egypte, ancien maître du Nil

Car l’histoire du Nil, c’est l’histoire de la domination égyptienne sur ses eaux. Accordé par les Anglais en 1929, un premier traité donne à l’Egypte un droit de veto sur tous les projets sur le Nil qui pourraient compromettre sa sécurité. C’est également l’histoire des accords soudano-égyptiens de 1959 pour partager ses eaux, qui permettent la construction du Haut barrage d’Assouan, inauguré en 1970. Domptant les crues du grand fleuve, il est aussi un réservoir d’eau pour l’agriculture et une centrale hydroélectrique.

Mais depuis la grande époque de Nasser, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. « La politique de Nasser reposait sur l’union africaine ou arabe, il a beaucoup discuté avec les pays du bassin du Nil, et personne ne s’est opposé à la construction du barrage d’Assouan », m’explique Racha, professeur d’arabe d’une quarantaine d’années. Elle fait partie de la classe moyenne supérieure qui, ayant eu très peur des Frères Musulmans, est très attachée au gouvernement actuel. Nasser s’est en réalité surtout adressé à son voisin soudanais pour la construction du barrage d’Assouan et à l’URSS pour obtenir les fonds. Les relations égypto-éthiopiennes étaient alors plutôt distantes comme le montre la volonté délibérée de Nasser d’écarter l’Ethiopie de toutes négociations sur le Nil.

« Le président suivant, Anouar el Sadat, avait d’autres soucis, avec Israël par exemple » poursuit Mohammed, professeur d’arabe d’une quarantaine d’année ayant fréquenté les milieux révolutionnaires. « Il considérait le Soudan comme la soupape de sécurité de l’Egypte pour la question du Nil. Tant que le Soudan faisait valoir ses droits aux pays en amont, l’Egypte n’avait aucun souci à se faire », estime Racha.

Une fracture entre l’Egypte et l’Ethiopie

En 1974, la fracture entre Egypte et Ethiopie devient surtout politique : côté égyptien, Anouar el Sadat abandonne les idées panarabes et panafricaines, se détourne des Russes qui avait financé le barrage d’Assouan et tend vers l’atlantisme. Côté éthiopien, un coup d’Etat communiste fait tomber le monarque Haïlé Sélassié Ier. En pleine guerre froide, le jeu des influences paralyse la question du Nil.

« Moubarak a méprisé les pays africains »

Mohammed et Racha usent de mots forts pour condamner Moubarak : occupé à se faire valoir en Occident, il a « négligé et méprisé les pays africains, surtout l’Ethiopie depuis l’attentat manqué qui le visait lors d’une visite à Addis Abeba ». En effet, victime d’une tentative d’assassinat en 1995 en Ethiopie, le président a toujours refusé de participer aux sommets africains sur l’eau et préférait envoyer un de ses ministres. L’échec de sa politique africaine a contribué à l’isolement égyptien quant aux questions du partage du Nil.

Le Nil vu du Caire, en novembre 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Hugo Berriat

Le Nil vu du Caire, en novembre 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Hugo Berriat

 

« Tant que l’Egypte était puissante, elle pouvait se permettre d’ignorer ses partenaires africains », résume Abdel Rahman, un soudano-égyptien d’environ trente ans qui gère des appartements dans un quartier populaire. C’est ce que Mubarak a fait, avec ostentation, en boycottant les accords d’Entebbe de 2010 qui visaient à établir un nouveau partage plus équitable du Nil entre tous ses riverains. La politique égyptienne depuis Nasser a eu deux conséquences, selon Abdel Rahman : « d’une part, il a laissé les pays africains se liguer contre l’Egypte pour remettre en cause son droit de veto, et d’autre part, il a laissé Israël investir massivement dans des projets d’irrigation dans les pays en amont. »

Le plus grand barrage d’Afrique

La goutte d’eau qui fait déborder le vase? L’Egypte entre en 2011 en révolution. 2 ans d’instabilité politique ont permis à l’Ethiopie d’entamer la construction du plus grand barrage d’Afrique : le barrage Grand Renaissance sur le Nil, pour couvrir la quasi totalité de ses besoins électriques.

Affront suprême pour l’Egypte dont l’éphémère président Morsi tente d’enrayer les dégâts. « Au cours d’une réunion sur le problème du barrage éthiopien retransmise en direct à la télévision, il a laissé des responsables égyptiens mépriser et insulter les pays africains tout en proférant des menaces de guerre à l’encontre de ces pays. » Abdel Rahman en rit encore à l’évocation du scandale.

Morsi voulait faire une démonstration de force, il a étalé aux yeux du monde l’absence de stratégie et le mépris égyptien à l’encontre de ses partenaires africains, apportant de l’eau au moulin aux revendications de ces derniers. « Morsi était le pire échec de l’Egypte depuis la guerre de 1967 », n’hésite pas à affirmer Racha. « On ne peut pas vraiment le blâmer, il n’est resté qu’un an », tempère Mohammed.

Le Nil vu du Caire, en novembre 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Hugo Berriat

Le Nil vu du Caire, en novembre 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Hugo Berriat

 

Que doit faire l’Egypte, maintenant que le barrage renaissance est à moitié terminé ? Mustapha, confiant dans la force de son gouvernement et dans la qualité de l’aéronautique française voudrait que l’Egypte maintienne fermement sa position. D’autres sont plus lucides: « l’Egypte a besoin d’eau, l’Ethiopie a besoin d’électricité : c’est parfaitement leurs droits. » Les deux pays doivent s’entendre pour conjuguer ces deux impératifs apparemment contradictoires explique Mohammed.

Le président actuel égyptien Sissi a néanmoins arraché à l’Ethiopie un accord. Deux sociétés française et néerlandaise doivent contrôler les répercussions du barrage éthiopien et produire un rapport. A l’issue de sa publication, l’Ethiopie devra respecter un délai de 15 mois avant d’inaugurer son barrage.

Cet accord prend l’eau de toute part : à la suite d’un différend entre les deux sociétés, l’élaboration du rapport de risque est reportée à une date inconnue. C’est un véritable naufrage pour l’Egypte, la construction du barrage avançant à grands pas. « Il ne reste à l’Egypte que la prière », dit Abdel Rahman en rigolant. Une guerre est impossible. L’Egypte est déjà bien trop occupée dans le Sinaï et dans le désert libyque. Pour ce musulman pratiquant, la solution est « Insha Allah », dans la main de Dieu.

Xavier Trémenbert

*Le titre de l’article fait allusion à Jean Giraudoux et son oeuvre, la guerre de Troie n’aura pas lieu, mais aussi au livre de Habib Hayeb, L’eau au proche Orient : la guerre n’aura pas lieu.

Pour aller plus loin, ce documentaire d'Al Jazeera expose les enjeux autour du Nil : "Struggle over the Nile" 

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