En Afrique du Sud, la presse vigilante de l’apartheid à aujourd’hui

 

Journalistes - Prétoria

Une foule de journaliste devant le tribunal de Prétoria en Afrique du Sud, décembre 2015. Crédits photos : CrossWorlds / Esther Meunier

 

Paddi Clay a une voix, de celles qui portent loin sur les ondes. Journaliste, elle tente de faire son travail depuis 1977, dans une Afrique du Sud où, même libérée du joug de l’apartheid, la presse doit rester vigilante.

« Le gouvernement sentait que nous étions opposés »

La situation, si elle n’est pas toute rose aujourd’hui, a été bien pire du temps du parti national. Le gouvernement tentait alors par tous les moyens de maintenir la suprématie blanche qu’il avait institué à travers les lois de l’apartheid. L’état d’urgence lui permettait d’interdire la publication de certains articles. « Le gouvernement faisait des communiqués qui étaient totalement opposés à ce que nous, en tant que reporters, voyions sur le terrain », se souvient Paddi Clay.

Comme me l’explique celle qui fut reporter à partir de 1979 à Capital Radio, la première radio commerciale sud-africaine, privée et indépendante de l’Etat, « le gouvernement croyait que nous supportions le mouvement de libération parce que nous publiions à la fois la version officielle et celle du Congrès National Africain (ANC) à un moment où beaucoup de ses responsables étaient bannis ». Parler de l’ANC ou d’autres mouvements de libération et de leurs responsables sous l’apartheid n’était pas facile dans la mesure où le gouvernement interdisait de les mentionner, tentant de nier leur existence. Mais à Capital Radio, « nous interviewions et enregistrions les porte-paroles de l’ANC sans les nommer et publiions leurs voix sur les ondes ».

Cette dissidence, issue d’une rédaction multiraciale – « fait qui n’était vraiment pas commun à l’époque » – avait des conséquences : « Comme le gouvernement sentait que nous étions en opposition avec lui, ils se sont assurés que la radio ne puisse pas disposer d’un signal national comme cela avait été promis à la base ».

Intérêt « national » ou intérêt « public » ?

Newspaper headline on a Johannesburg street refers to a government plan in 1982 to cede territory and people to Swaziland. The people in question were not consulted in the matter. 1/Jan/1982. UN Photo/x. www.unmultimedia.org/photo/

Une du Star dans les rues de Johannesburg, faisant référence à la décision du gouvernement de céder des terres et leurs habitants au Swaziland, sans que ces derniers aient été consultés. Janvier 1982. Crédits photo : Flickr/CC commons/UN Photo

 

C’est au début des années 1990 que le climat s’est peu à peu détendu. Les négociations pour mettre fin au régime de l’apartheid et la libération de Nelson Mandela ont débouché en 1994 sur les premières élections libres du pays, qui ont vu ce dernier élu à la tête de la nouvelle démocratie. La liberté de la presse est inscrite dans la constitution, et comme l’explique Anne-Marie J. van Vuuren, journaliste sud-africaine et auteure d’un mémoire sur le sujet : « La nouvelle régulation a été vue comme une victoire par beaucoup de journalistes qui ont passé des années à se battre contre l’Etat, contre les pressions économiques et politiques ».

Pour autant, « même si la plupart de ces luttes ont eu lieu avant la démocratie, les conflits entre la presse et le gouvernement existent toujours à ce jour » affirme-t-elle. Paddi Clay la rejoint sur ce point :

« Le gouvernement et notamment sa composante communiste pense que les médias devraient agir pour ‘l’intérêt national’ et non pour ‘l’intérêt public’ – et cela provoque des tensions entre les médias et le parti au pouvoir ».

Thabo Mbeki, président de la République sud-africaine entre 1999 et 2008 leur a ainsi souvent reproché de ne pas poursuivre suffisamment ce but d’unité nationale. Paddi Clay tient cependant à rassurer : « Les cours de justice ont souvent tranché en faveur des médias dans les cas où nous avons été amenés devant la justice ».

L’Etat, principal client publicitaire

Mais les pressions peuvent aussi être économiques : les revenus des médias proviennent en Afrique du Sud principalement de la publicité, ils reçoivent très peu de subventions de la part de l’Etat. Cela garantit dans un certain sens leur indépendance, mais d’un autre côté, l’Etat reste leur principal client en matière de publicité, ce qui pose fréquemment problème selon Paddi Clay : « Le gouvernement menace de réduire ses dépenses publicitaires s’il pense qu’un journal lui est opposé. La télévision et la radio publique, ainsi que plusieurs journaux se sont alignés avec lui, mais ça pose de vrais problèmes à beaucoup d’autres publications ».

D’autres part, Anne-Marie J. van Vuuren, si elle s’estime « très chanceuse » car elle travaille dans des médias de langues afrikaans « peu écoutés ou lus par le gouvernement », admet que « les médias anglophones, et principalement la radio et la télévision sont régulièrement mis sous pression ». « C’est souvent quelqu’un du parti qui met la pression sur le bureau de la SABC  [la compagnie de radio et de télévision d’Afrique du Sud], qui a son tour met la pression sur son directeur, et cela fini par atteindre les journalistes ». Paddi Clay va dans ce sens également, mettant en garde contre l’autocensure, « l’un de nos plus gros problèmes ».

Aujourd’hui, la critique ouverte est possible

Photo-Journaliste - Johannesburg

Un journaliste lors de la gay pride de Soweto en Afrique du Sud, septembre 2015. Crédits photo : CrossWorlds / Esther Meunier

 

Cependant, le climat sud-africain actuel libère la parole. « Je n’ai jamais vu notre pays aussi unis dans la haine d’un Président », m’explique Anne Marie J. van Vuuren – qui avait 5 ans lors de l’élection de Mandela. « A présent beaucoup expriment ouvertement leurs critiques à l’égard du Président [Jacob Zuma] et nombreux sont ceux – y compris au sein du gouvernement – qui pensent qu’il détruit le pays entre corruption et copinage », confirme Paddi Clay. Tout ce que l’on peut souhaiter aux médias de cette – encore jeune – démocratie est que ce long processus de prise d’indépendance se poursuive.

Esther Meunier

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