En Nouvelle-Zélande, le salut des Māoris passe par les marionnettes du « karetao »

La période des fêtes vient de s’achever et nos correspondants vous invitent à découvrir la fonction des jouets dans leurs pays d’accueil. En Nouvelle-Zélande, alors que le peuple māori est frappé de plein fouet par la pauvreté, le chômage et la drogue, les marionnettes du karetao connaissent une seconde jeunesse depuis une quinzaine d’années.

Debout au milieu du marae, un tiki en jade autour du cou, Aroha interprète en chants et en musique l’histoire de Ranginui et Papatūānuku. Le ciel-père et la terre-mère sont représentés par des figures en bois sculpté et aux bras articulés, que la professeure māorie actionne grâce à des cordelettes.

Depuis une quinzaine d'années, les arts se réapproprient l'héritage māori en Nouvelle-Zélande. Ici, Ahora Yates-Smith performe avec une marionnette lors d'un karetao dans un marae, un lieu sacré qui servait aux activités sociales, religieuses et politiques dans les cultures polynésiennes précédant la colonisation. © avec l'autorisation de Regan Balzer

Depuis une quinzaine d’années, les arts se réapproprient l’héritage māori en Nouvelle-Zélande. Ici, Ahora Yates-Smith performe avec une marionnette lors d’un karetao dans un marae, un lieu sacré qui servait aux activités sociales, religieuses et politiques dans les cultures polynésiennes précédant la colonisation. © avec l’autorisation de Regan Balzer

 

Disparu avec la colonisation, l’art ancestral du karetao connaît une seconde jeunesse depuis une quinzaine d’années. Aroha Yates-Smith, chercheuse à l’Université de Waikato, est l’une des instigatrices de ce mouvement, destiné à faire revivre ces marionnettes traditionnelles māories. “Nous n’avons que très peu d’information sur l’histoire et l’utilisation des karetao, explique Aroha. “Selon moi, les karetao ont pu être utilisés à des fins sociales, politiques et éducatives, mais également comme talismans pour protéger et guérir notre peuple et notre terre.”

Plus qu’un simple objet de divertissement, le karetao est avant tout un artefact spirituel, à l’instar des kugutsu, ces marionnettes japonaises utilisées dans des cérémonies religieuses depuis plus de mille ans. Aroha Yates-Smith a d’ailleurs eu la chance d’assister à l’une de ces cérémonies en 2004. “Ce voyage a été l’occasion de nouer des liens avec une culture dont la tradition des marionnettes est toujours intacte”, explique-t-elle. Comme le karetao, le kugutsu avait presque disparu, mais la tradition a néanmoins survécu. “Cela nous donne de la force pour faire renaître la pratique des karetao, poursuit la professeure.

En Nouvelle-Zélande, la chercheuse māori Ahora Yates-Smith a initié la renaissance du karetao, art ancestral māori réalisé avec des marionnettes en bois. © avec l'autorisation de Puawai Cairns - Musée Te Papa

En Nouvelle-Zélande, la chercheuse māori Ahora Yates-Smith a initié la renaissance du karetao, art ancestral māori réalisé avec des marionnettes en bois. © avec l’autorisation de Puawai Cairns – Musée Te Papa

 

Des marionnettes aussi politiques

Empreint de spiritualité, le karetao peut également être une arme politique. Le livre Les aventures de Kimble Bent, publié en 1911 et retraçant l’histoire d’un soldat ayant déserté l’armée britannique pour rejoindre les Māoris, relate ainsi une anecdote étonnante. Assiégée par les troupes coloniales pendant les “guerres de la terre”, la garnison de Hauhau avait fait ériger un karetao géant contre les murs du fort. A la manière des jouets lui servant de modèle, des cordes permettaient d’actionner ses bras afin de narguer l’ennemi.

“Nos haka (danses), waiata (chants) et autres performances ont souvent une grande portée politique”, abonde Aroha. En 2005, l’artiste Charlotte Graham avait fait sculpter une série de marionnettes représentant les sept députés māoris au Parlement néo-zélandais. Une manière de mettre en valeur la participation des Māoris à la vie politique de leur pays — mais également de critiquer l’instrumentalisation des députés indigènes, privés de leur liberté de décision par un système politique hérité de l’époque coloniale.

A l’image du karetao, ces dernières années voient un renouveau des pratiques culturelles māories, qu’il s’agisse d’artisanat, de danse ou de musique. L’artiste James Webster, avec lequel Aroha Yates-Smith a collaboré pour un spectacle au musée Te Papa de Wellington, fabrique des karetao qui sont également des instruments de musique.

La chercheuse māorie Aroha Yates-Smith performant lors d'une représentation karetao, réalisée avec des marionnettes. © avec l'autorisation de Puawai Cairns - Musée Te Papa

La chercheuse māorie Aroha Yates-Smith performant lors d’une représentation karetao, réalisée avec des marionnettes. © avec l’autorisation de Puawai Cairns – Musée Te Papa

 

Alors que le peuple māori est frappé de plein fouet par la pauvreté, le chômage et la drogue, Aroha est convaincue que leur salut tient dans le retour à leurs racines. “En prison, beaucoup de Māoris ont regagné confiance en eux en apprenant des techniques traditionnelles comme le tressage du lin ou la sculpture sur os”, raconte-t-elle. “Ils développent de nouvelles compétences, ce qui les aide à retrouver un emploi par la suite.”

Transmission de la langue māorie

La langue māorie, te reo, est intimement liée à la renaissance des traditions ancestrales des indigènes, et notamment du karetao dont les représentations sont souvent accompagnées d’oriori (comptines), comme cet extrait :

« Ki hea rā āu e hītekiteki ana
Ka mau tonu i āhau ōku tikanga
Tōku reo, tōku oho-oho,
Tōku reo, tōku māpihi maurea
Tōku whakakai marihi »

« Où que j’aille
Je reste attaché à mes traditions
Ma langue est mon bien le plus précieux
Ma langue est l’objet de mon affection
Une parure inestimable. »

L’enjeu est ici la transmission : après des décennies d’assimilation forcée, moins d’un indigène sur cinq maîtrise te reo Māori, selon Tiopira McDowell, professeur d’études māories à l’Université d’Auckland. En septembre dernier, le Parti Vert néo-zélandais, allié des travaillistes au pouvoir, a ainsi fait part de son intention d’intégrer la langue māorie aux programmes scolaires d’ici 2025.

“Si nous voulons que notre langue prospère, rendre son enseignement obligatoire dans toutes les écoles serait une avancée incroyable”, estime Aroha, même si la chercheuse concède que le manque de professeurs rend une telle réforme irréalisable pour le moment. Il s’agirait cependant d’une absolue nécessité.

“Si nous n’apprenons pas le te reo Māori à notre peuple, notre langue et notre culture mourront, comme le moa et tant d’autres entités indigènes de Aotearoa, déplore-t-elle.

Heureusement, les Māoris peuvent compter sur leurs aînés. “Nos anciens nous ont transmis leur savoir, et grâce aux technologies modernes nous pouvons préserver leurs kōrero (histoires), leurs karakia (prières) et leurs waiata (chants), explique avec enthousiasme Aroha. “Ce sont des trésors que nous devons chérir pour les générations futures — hei taonga tuku iho.

Tom Février

Une réflexion au sujet de « En Nouvelle-Zélande, le salut des Māoris passe par les marionnettes du « karetao » »

  1. Très intéressant et les photos sont magnifiques. Cet article nous amène au delà des clichés conventionnels véhiculés par l’équipe de rugby de nouvelle zélande.

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