États-Unis : toilettes et genre, une affaire d’État ?

Des toilettes, 8 pays, 8 regards. Découvrez l’article de notre correspondante en Caroline du Nord, aux États-Unis.
Les associations LGBTQ distribuent ces pins sur le campus de l'Université de Caroline du Nord, à Chapel Hill. Traduction : « Oui, je suis dans les bonnes toilettes ». © CrossWorlds / Raphaëlle Aubert

Les associations LGBTQ distribuent ces pins sur le campus de l’Université de Caroline du Nord, à Chapel Hill. Traduction : « Oui, je suis dans les bonnes toilettes. » © CrossWorlds / Raphaëlle Aubert

 

« Gender inclusive bathroom » (Toilettes mixtes et inclusives). « We don’t care » (On s’en fiche). « Whichever » (Peu importe qui). Les écriteaux placés aux entrées des toilettes publiques de l’État américain de Caroline du Nord sont devenus des instruments de protestation. Certains y représentent le fameux pictogramme humain affublé d’une jupe sur une jambe, et d’un pantalon sur l’autre. Avec la loi HB2, les querelles sur le genre ont rattrapé les habitants de Caroline du Nord jusque dans ces lieux à la fois anodins et intimes.

« Sécurité » ou « discrimination » ? Une loi qui divise

23 mars 2016. Le gouverneur de Caroline du Nord, Pat McCrory, signe en session spéciale le Public Facilities Privacy & Security Act (Loi sur la vie privée et la sécurité dans les installations publiques) ou House Bill 2, communément appelé HB2, soutenu par une écrasante majorité républicaine. « HB2 a été écrite, passée et signée comme loi, tout en un seul jour », précise le Dr Terri Phoenix, directeur du LGBTQ Center de l’Université de Caroline du Nord à Chapel Hill.

Résultat pour les résidents de cet État de la côte Est : du jour au lendemain, tous les vestiaires et les toilettes publics se sont vus assigner un genre unique. Les utilisateurs ne pouvaient se rendre que dans ceux qui correspondaient au sexe leur étant attribué sur leur certificat de naissance.

« La loi empêchait également les municipalités locales de créer des ordonnances contre la discrimination de catégories plus larges que celles de l’origine ethnique, de la religion, de la couleur de peau, de l’origine nationale, de l’âge, du sexe biologique ou du handicap », ajoute le docteur Phoenix.

Pendant près d’un an, les pro et anti HB2 se sont affrontés. Les uns invoquent la sécurité et le « bon sens », les autres dénoncent une loi des plus discriminantes pour la communauté LGBT. La fracture entre les opinions se manifeste particulièrement aux niveaux spatial et générationnel : difficile de trouver un individu favorable à cette loi dans le « research triangle », zone universitaire particulièrement aisée et privilégiée, délimitée par Raleigh, Durham, et Chapel Hill.

Pour Molly Crabb, étudiante à UNC Chapel Hill, « il est inacceptable que des personnes vivant ici ne puissent plus se sentir à l’aise avec qui elles sont, ni être acceptées comme des membres de notre État. »

Les étudiants interrogés ont toutefois été nombreux à préciser que leur avis pouvait diverger de celui de leurs parents ou grands-parents. « Ma grand-mère a déclaré qu’elle était bien heureuse de savoir que ses petits enfants n’auraient pas à se retrouver dans les mêmes sanitaires que ‘ces gens-là’. Nous nous sommes vraiment pris la tête, ce jour-là », se souvient une étudiante de 20 ans préférant rester anonyme.

Pressions et oppression

Au-delà des batailles politiques, certains ont été affectés personnellement par ce tournant. Selon le Dr Phoenix, « l’organisation Equality NC a rapporté une hausse du nombre d’actes de harcèlement, à la suite de la promulgation de la loi ».

Jake Pacheco, étudiant en relations publiques à UNC Chapel Hill et membre de la communauté LGBTQ, en témoigne : « J’ai vu mes amis en non-conformité de genre craindre pour leur sécurité. Monsieur McCrory a sacrifié l’économie, l’intégrité et la sécurité de notre État en créant un problème factice, pour plaire à son électorat conservateur ».

L’économie de Caroline du Nord a en effet pâti du passage de la bathroom bill. Organisations et entreprises ont réagi rapidement par sanctions et pressions économiques envers l’État. Selon Politifact, HB2 lui aurait fait perdre entre 450 et 630 millions de dollars. Des centaines de promesses de création d’emplois ont été annulées par des grands groupes, comme la Deutsche Bank ou PayPal. Le monde du show-business a aussi manifesté son mécontentement : Bruce Springsteen, le Cirque du Soleil, Demi Lovato et Nick Jonas, entre autres, y ont annulé leurs performances.

Mais c’est le milieu sportif qui a asséné le coup de massue majeur : la National Collegiate Athletic Association a retiré de l’État toutes les compétitions qui y étaient prévues en 2016 et 2017. La ville de Charlotte a perdu l’accueil du NBA All Star Game 2017.

De nombreux bâtiments de l’Université de Caroline du Nord à Chapel Hill proposent des « gender inclusive restrooms », en réaction à la controverse HB2. © CrossWorlds / Raphaëlle Aubert

De nombreux bâtiments de l’Université de Caroline du Nord à Chapel Hill proposent des « gender inclusive restrooms », en réaction à la controverse HB2. © CrossWorlds / Raphaëlle Aubert

 

Une abrogation en demi-teinte

Pour une terre de basketball comme la Caroline du Nord, les réactions ne se sont pas fait attendre. En mars 2017, le  nouveau gouverneur démocrate Roy Cooper abroge la portion de HB2 imposant d’utiliser uniquement les toilettes correspondant au sexe inscrit sur le certificat de naissance.

« Mais la nouvelle loi maintient le contrôle exclusif des régulations sur l’accès aux sanitaires par l’État de Caroline du Nord. Les gouvernements locaux ne pourront pas passer leurs propres régulations anti-discrimination avant 2020 », détaille le Dr Phoenix. Impossible pour les municipalités, donc, de répondre avec force et immédiateté aux effets de cette ancienne loi.

Des mesures locales mettant l’accent sur l’inclusion ne pourront voir le jour que dans trois ans. En attendant, c’est un retour au status quo : le sujet n’est plus régulé. D’ici là, les anti-HB2 craignent que les tensions et l’attention autour de cette question soient retombées.

Pour nombre d’entre eux, enfin, cette abrogation aurait été opérée pour des intérêts sportifs et économiques, plutôt que pour dénoncer des pratiques discriminatoires. « J’espère que le gouverneur Cooper prendra plus de mesures pour annuler complètement ce que [cette loi] a infligé à la Caroline du Nord », commente Jake Pacheco.

Le 18 octobre, Roy Cooper a d’ailleurs signé un décret semblant constituer un début de réponse aux attentes de ceux qui pensent comme Jake. Au-delà du retour au statu quo et à l’absence de régulation suite à l’abrogation de HB2, ce décret interdit explicitement toute discrimination sur la base de l’identité de genre dans les infrastructures publiques. Mais il ne s’applique qu’aux personnes travaillant sous la juridiction du gouverneur de Caroline du Nord, par exemple dans les agences et organismes d’État.

Et ce timide changement a déjà essuyé de virulentes critiques, notamment de la part du deuxième élu le plus important de l’État, le lieutenant-gouverneur républicain Dan Forest  : « Le décret ouvre à nouveau les toilettes à ceux qui pourraient essayer de faire du mal aux femmes et aux enfants en déclarant à tort qu’ils sont transexuels. Même si je prends pleinement en considération la volonté du gouverneur d’aider les personnes transexuelles à utiliser les toilettes correspondant à leur identité, son décret crée un vide juridique qui sera exploité par les pédophiles, harceleurs et pervers non-transexuels ».

L’abrogation récente n’empêche donc pas les pro HB2 de continuer à défendre ces mesures. « Je dirais qu’en conséquence de la peur soulevée par la rhétorique autour de la loi, les personnes cisgenre [s’identifiant au sexe donné sur leur état civil, ndlr] se sentent toujours plus enclines à remettre en cause l’utilisation des infrastructures sanitaires par un individu qu’elles considèrent ne pas se conformer à l’image qu’elles se font d’un homme ou d’une femme », indique le Dr Phoenix.

Pourtant, « aucune donnée ne montre que les individus transgenres agressent ou importunent qui que ce soit dans les toilettes ». Un simple fait que le Dr Phoenix souhaite rappeler à tout prix.

Raphaëlle Aubert

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