MURS — Trump : quel populiste américain se cache derrière le mur ?

« Le premier débat présidentiel a été le débat le plus regardé de l’histoire de l’Amérique… et ce n’est probablement pas grâce à l’intérêt qu’Hillary Clinton aurait pu susciter. »

Pour  Brice Acree, chercheur et professeur en Sciences Politiques à l’Université d’Etat de l’Ohio, cette élection présidentielle cuvée 2016 aura battu tous les records : d’audience pour les débats, de scandales politiques et peut-être même de taux de participation. Donald Trump a fait de 2016 une campagne toute en démesure.

Le candidat républicain a fait couler beaucoup d’encre. Passé le temps de la dérision, analystes et politologues se sont astreints à disséquer et à comprendre le personnage en se focalisant notamment sur son penchant populiste. L’improbable proposition de construire un mur entre les Etats-Unis et le Mexique incarne à elle seule pour certains médias la rhétorique démagogue et identitaire caractéristique de ce pan de la politique américaine.

ABC NEWS - 7/21/16 - Coverage of the 2016 Republican National Convention from the Quicken Loans Arena in Cleveland, Ohio, which airs on all ABC News programs and platforms. On this final night of the convention, Donald Trump accepts the party's nomination for President of the United States. (ABC/ Ida Mae Astute) DONALD TRUMP

ABC NEWS – 7/21/16 – 2016 Republican National Convention from the Quicken Loans Arena in Cleveland, Ohio, où Trump accepte la nomination du parti. Crédits photo : Flickr/CC/Disney- ABC Television Group

 

L’Ohio, l’opportunité manquée du populisme

Depuis la victoire de Lincoln en 1860, aucun Républicain n’est parvenu jusqu’à la Maison Blanche sans avoir gagné le soutien de l’Ohio et seulement deux Démocrates ont été consacrés sans l’appui de cet Etat. Cette année encore la bataille fait rage dans le Midwest.

L’Ohio fait partie de la Rust Belt, région phare de l’industrie lourde américaine dans les années 70, mise à mal par les évolutions économiques récentes. En début de campagne, cette réalité économique faisait de la région une cible privilégiée pour les politiques dites populistes de Trump, accusant le libre échange et la mondialisation, prétendument incarnés par son adversaire démocrate. Ce discours a effectivement son public en Ohio, comme en attestent les témoignages recueillis par le Columbus Dispatch à un de ses meetings à Wilmington.

Il nous dit ce que nous avons envie d’entendre. Nous voulons retrouver notre pays et je pense que c’est l’homme de la situation,” juge Jean Hammon, supporter de Trump.

Le discours polémiste de Trump rassemble parmi les populations les plus diverses en Ohio, depuis les étudiants de l’université d’Etat de l’Ohio qui voit en lui une alternative à une candidate extrêmement impopulaire, jusqu’au modeste cultivateur de maïs comme David Beam réclamant avant tout “du changement”.

Du changement, mais pas à n’importe quel prix. Si Trump semble en tête dans la plupart des sondages, le Columbus Dispatch, journal local de la capital de l’Ohio, a publié deux jours avant l’élection une enquête montrant Clinton en avance d’un point sur le candidat républicain.

 

Source: http://talkingpointsmemo.com/polltracker/dispatch-poll-clinton-trump-ohio

Le flou des mesures économiques de Trump et ses saillies misogynes semblent le desservir lourdement. Elles compromettent l’adhésion d’un électorat qui lui paraissait par ailleurs acquis. En témoigne l’écart minime qui le sépare de sa concurrente dans cet Etat, ainsi que le témoignage de David Beam sur “le mur” qui, même s’il approuve la volonté de Trump de sécuriser la frontière Sud, admet que :

Il doit y avoir des moyens plus économiques de faire ça que de construire physiquement un mur

Le mur attire-t-il vraiment les électeurs ?

« Il y a toujours une tension quand nous parlons de Donald Trump”, répond Marc Horger, chercheur au département “Human Science” de l’université d’Etat de l’Ohio. “Une tension entre la volonté d’essayer de prendre sérieusement le fait que beaucoup de ses partisans ont leurs raisons d’être inquiets quant à leurs conditions économiques ; et la question de savoir si l’aspect économique est réellement la raison derrière le succès de Trump » Marc Horger, professeur à l’université d’Etat de l’Ohio.

Si personne n’est dupe quant à son pragmatisme économique, doit-on considérer davantage cette posture comme xénophobe ? Nativiste ? En un mot, populiste ?

Petite histoire du populisme américain

Pour comprendre d’où vient la stratégie de Trump, Marc Horger revient sur la fondation du populisme dans le pays via la création d’un parti éponyme.

« Dans les Etats-Unis de la fin du 19ème siècle, nous avons connu un parti politique appelé le Parti populiste, qui constituait une alternative aux Républicains et aux Démocrates. Ce parti reposait principalement sur les producteurs de matière premières dans le sud et l’ouest des Etats-Unis » explique l’historien.

Ce mouvement de fermiers était opposé à la marche que prenait l’économie de leur pays alors que s’amorçait la première vague d’industrialisation. Dans ses publications, Professeur Horger définit ces premiers populistes comme présentant une contradiction entre des mesures économiques relativement sensées, d’un point de vue modéré, et des revendications culturelles anti-modernes : 

« A la fin du 19ème siècle, les populistes étaient principalement composés de producteurs qui proclamaient leur rôle central au sein de l’identité américaine à une époque  où cela devenait, justement, de moins en moins vrai »

Ce sentiment de dérive de l’identité américaine aiderait donc à comprendre le mécanisme populiste aux Etats-Unis, ainsi que le succès de Trump. En effet, sa base républicaine comporterait des similitudes dans ses revendications avec les premiers populistes.

Un populisme contre-productif

Le professeur Brice Acree reconnaît lui aussi la capacité de Trump à s’adresser à la base du parti républicain, majoritairement composée selon lui d’une population blanche et sans diplôme. Mais au-delà de cette base, la campagne de Trump ne serait pas efficace. “Un candidat républicain standard devrait dominer cette course à la présidence”, estime le chercheur. Surtout face à Clinton, “relativement impopulaire,  qui candidate pour un 3ème mandat au gouvernement. Pourtant, c’est elle qui mène.”

Démographiquement, l’identité américaine se métisse. Le parti républicain en serait parfaitement conscient :

“Après la défaite de Romney face à Obama en 2012, le parti Républicain a commandé une ‘autopsie’ de la campagne”, rapporte Professeur Horger. “C’était un rapport interne au parti analysant les raisons de leur défaite et les recommandations pour le futur. Cette ‘autopsie’ a insisté sur l’échec du parti républicain à toucher l’électorat hispanique. Il apparaissait comme une nécessité que le candidat républicain pour l’élection 2016 devrait en appeler davantage à cette minorité. »

Sur ce point comme sur beaucoup d’autres, Trump n’est pas le candidat que le parti républicain prévoyait pour cette élection.

Un candidat inclassable

William Jennings Bryan, le père Charles Coughlin, Huey Long, George Wallace… toutes ces figures publiques peuvent être considérées comme faisant parti de la tradition populiste américaine. Pourtant, d’après Horger, un fossé sépare Trump de ces hommes politiques :

« Trump n’a aucune expérience politique ou publique quelle qu’elle soit. Je ne parle pas d’avoir été élu. Il y a beaucoup de manières d’acquérir les compétences nécessaires pour se lancer dans une carrière politique. Trump n’en a exploré aucune. »

Trump est tout à fait unique en ce sens. Même Reagan, que l’on rapproche souvent de Trump pour sa carrière dans le monde du spectacle, avait déjà gouverné pendant huit ans l’Etat le plus peuplé du pays avant d’occuper la Maison Blanche.

« Trump n’a pas accompli les tâches les plus basiques que tout candidat à la présidentielle est supposé réaliser. Il a peu d’équipes sur le terrain comparé à Clinton, il prétend lever des fonds et les dépenser, mais aucun document publié ne l’atteste. Pendant ses rallyes, il passe autant de temps à parler de la marque Trump que de ses propositions politiques et enfin il est en guerre intérieure avec le parti républicain depuis sa nomination. »

Mais aux Etats-Unis, Trump est un personnage public depuis des années, connu comme un milliardaire excentrique, ayant même présenté le show de TV réalité The Apprentice pendant 14 ans. Sa candidature est donc un événement en soi pour les Américains. « C’est presque comme si Mohammed Ali avait candidaté pour la présidence des Etats Unis dans les années 1980 », compare Professeur Horger. « Si vous étiez vivant dans les années 80, vous connaissiez Mohammed Ali. »

A sa manière, Trump est entré dans l’arène. “Si Trump est qualifié dans un domaine, c’est bien la construction. Il sait à quel point ce mur est une proposition risible mais ce n’est pas le propos : ce qui compte c’est de brandir le poing.

Adrien Lac

 

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