En Hongrie, halte capillaire chez Austin et le « Gipsy King »

Les cheveux, 8 pays, 8 regards. En Hongrie, les fodrászat (salons de coiffures) sont des lieux de convivialité, marqueurs de l’identité d’une ville, où les spectateurs sont souvent plus nombreux que les clients. Chez Austin,  au cœur de Budapest, l’identité de la minorité rom, souvent discriminée dans le pays, est à l’honneur grâce aux coups de ciseaux habiles du « Gipsy King ».

La plupart du temps, la rue Somyi Béla à Budapest est calme. Quelques passants, quelques voitures. Ce n’est rien à côté du boulevard parallèle où tramways et circulation ne s’arrêtent jamais complètement. « C’est un bon quartier, je suis content d’avoir trouvé un local ici », sourit Austin.

Originaire du Nigéria et arrivé en Hongrie douze ans auparavant, il a installé son salon de coiffure, ou fodrászat en Hongrois dans cette rue. Assis confortablement dans une des chaises, normalement réservées aux clients, il passe le temps en regardant, par la porte de son salon, la rue vide . Un petit panneau où est écrit en diodes « Open » est accroché sur la porte vitrée. Le salon est exigu. Un comptoir où reposent peignes et ciseaux, deux miroirs, deux chaises et un canapé. En face de la porte vitrée, accrochée au mur, une télé délivre l’information en continu.

« Je mets BBC ou CNN, les infos en anglais la plupart du temps. »

En anglais donc, alors qu’Austin explique que la plupart de ses clients ne parlent pas cette langue, ou difficilement. Surtout des Hongrois, exclusivement des hommes ; « c’est trop compliqué de coiffer les femmes ». Les prix peu élevés, les horaires libres et la localisation centrale du salon attirent.

En plus de cela, il y a une ambiance particulière qui fait que les clients ont leurs habitudes et reviennent souvent. C’est un lieu de convivialité où les clients se mêlent aux badauds, qui s’assoient sur le canapé au détour d’une course. Parce qu’un salon de coiffure, ce n’est pas seulement un endroit où on se fait coiffer les cheveux. Comme le raconte Michel Messu dans son livre, Un ethnologue chez le coiffeur, « il y a foule » dans le salon :

« Le plus souvent, s’y ajoute du public. Simples curieux, clients potentiels ou habitués de la ’boutique’ venus faire la conversation. »

C’est le cas chez Austin où les clients sont souvent moins nombreux que les spectateurs, là simplement pour discuter.  « Ce n’est pas un restaurant ici », se défend pourtant Austin. Certes. Mais l’on s’y sent assez bien pour trouver du réconfort. Comme  Andresz, Hongrois d’une trentaine d’année, qui s’y arrête un moment, après une journée de travail de 24 heures. « En Hongrie, tu dois travailler énormément et tu es payé une misère, tout ce dont j’ai le temps, c’est de dormir », explique-t-il avant de partir.

 

Salon de coiffure traditionnel dans le huitième arrondissement de Budapest. © Aurélie Loek / Crossworlds

Salon de coiffure traditionnel dans le huitième arrondissement de Budapest. © Aurélie Loek / CrossWorlds

En voie de disparition

Malgré leur fonction de halte réconfortante, ce type de salon semble voué à disparaître. D’autres existent dans les quartiers plus populaires de Budapest et sont au fur et à mesure déplacés en périphérie de la ville. Une réorganisation due à la progressive gentrification du centre. Budapest, devenue depuis quelques années une destination touristique à la mode, se transforme. Les salons de coiffure sont représentatifs de cette évolution.

Dans le centre, se multiplient salons de coiffure branchés, modernes, au design épuré. Ces salons peuvent faire aussi barbiers tout comme ils peuvent être couplés de manière complètement improbable à un bar ou à un salon de thé. Se presse alors une clientèle anglophone et hipster. De fait, les petits salons hongrois traditionnels sont obligés de mettre la clé sous la porte à mesure que leurs clients sont poussés par une hausse des prix hors du centre-ville

« Gipsy king »

Pour s’en sortir, Austin partage son salon du VIII ème arrondissement avec un autre coiffeur : « Il me paie pour pouvoir venir ici ». C’est lui qui arrive justement, Fabó (le prénom a été changé), avec à sa suite, tous ses clients. Austin le présente comme le « Gipsy King ».

« Il coiffe les gens avec le style ‘gipsy’, c’est ce que veulent les Hongrois de nos jours. »

« Gipsy » (gitan, en français) est un des termes utilisés pour désigner les Roms, dont la communauté est importante en Hongrie.

Le jour du rassemblement d'extrême-droite à Szeged en mai 2019 ayant pour but de présenter la milice anti-Roms qui accompagne le nouveau parti "Notre patrie", la communauté rom s'est mobilisée pour organiser une contre-manifestation dans une autre partie de la ville. Manière pour ces roms de montrer leur fierté quant à leur identité, qu'ils peuvent revendiquer à travers des chants mais aussi pour certains à travers leur coupe de cheveux particulière. © Aurélie Loek / Crossworlds

Le jour du rassemblement d’extrême-droite à Szeged en mai 2019 ayant pour but de présenter la milice anti-Roms qui accompagne le nouveau parti « Notre patrie », la communauté rom s’est mobilisée pour organiser une contre-manifestation dans une autre partie de la ville. Manière pour ces roms de montrer leur fierté quant à leur identité, qu’ils peuvent revendiquer à travers des chants mais aussi pour certains à travers leurs coupes de cheveux. © Aurélie Loek / Crossworlds

 

D’ailleurs, une fois par semaine, un petit groupe vient se faire couper les cheveux et tailler la barbe.

Ils sont tous roms.
Ils ne confient leur tête qu’à Fabó.

Pourquoi lui ? « Parce que c’est le meilleur » explique Peter, un de ses clients. « il n’a pas appris dans une école mais dans un barber shop, il sait vraiment bien couper », insiste-t-il enthousiaste. Fabó manie la tondeuse et le ciseau, installe son client, le taquine tout en lui taillant la barbe. Les autres attendent sagement leur tour. 

L’un a une guitare. Il joue une musique entrainante, gratte les cordes avec énergie. Ses camarades battent la mesure tandis que le seul qui souffre est celui enfoncé dans son siège autour duquel Fabó s’active. À la fin, tout le monde arbore la même coiffure, coupe à blanc sur le côté, cheveux tirés et plus long en haut du crâne.

Signe distinctif, signe de reconnaissance, « on fait tous parti de la même famille » explique Peter.

Fiers de revendiquer et d’afficher leur identité, dans un pays où les Roms sont discriminés. En effet, les Roms sont considérés comme la principale minorité en Hongrie. En 2015, ils  représentaient 5% de la population.

Présents historiquement dans le pays, ils sont pourtant continuellement victimes de discriminations qui mènent parfois à des attaques physiques. C’est ce qui s’est passé en 2009 lors d’une série d’attentats visant les personnes d’origine rom de Hongrie. Or aujourd’hui, le discours xénophobe du Premier Ministre Viktor Orban et la formation d’un nouveau parti d’extrême-droite accompagné de sa “légion nationale” laisse craindre une remontée des tensions

Tout cela semble bien loin alors que la mélodie de la guitare accompagne les coups de ciseaux. Les rires fusent tandis que les têtes défilent devant Fabó.

Aurélie Loek, correspondante à Budapest

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