Forfait prière et tract politique : un appel au Caire

L’homme d’affaire en costume sombre est monté dans le wagon. Sombre comme le niqab laissant apparaître les beaux yeux noirs qui me regardent. Noirs comme la barbe de l’homme en gelabeya d’à côté qui me regarde aussi, aussi travaillée que la coiffure des lycéens dont les mèches drues compliquent l’imitation de celles des clips américains. Drapeau américain sur le pull de l’étudiant qui porte ses cours à la main, main que tend la jeune maman excédée à son enfant rouge de colère, rouge comme les lèvres assorties au voile de la fille assise seule dans son coin, seule comme la dent du vieux qui sourit béatement. Seulement voilà : il manque un élément important pour dépeindre la scène.

Station Saraya el-Kobba, Le Caire. Crédits photo : Flickr Common

Station Saraya el-Kobba, Le Caire. Crédits photo : Flickr/CC/Cléderson Perez.

 

Je recommence : le vieux sourit car il est le seul à ne pas entendre la sonnerie assourdissante de son téléphone, même la fille au rouge à lèvres quitte de temps en temps son fil d’actualité Facebook pour grimacer en sa direction. Sa mère lui ayant retiré son Smartphone sur lequel il jouait à Candy Crush, l’enfant se met à crier tellement fort que l’étudiant abandonne ses écouteurs pour regarder ses messages WhatsApp, que les lycéens cessent de prendre des selfies avec des moues ridicules, que l’homme à la galabeya lève les yeux de son Coran online et que la femme en niqab, dont le voile laisse quand même passer les ondes, interrompt sa conversation avec sa mère sur Viber. Seul l’homme d’affaire continue à parler à son kit mains libres. En Egypte, environ 110 téléphones portables circulent en moyenne pour 100 habitants, selon le rapport officiel du ministère de la communication, et des 32,5 millions d’internautes égyptiens, 25 millions se connectent grâce à leurs mobiles affirme le journal Daily News Egypt.

Un égyptien connecté, en 2008. Crédits photo : Flickr Common 

Un égyptien connecté, en 2008. Crédits photo : Flickr/CC/Cinty Ionescu.

 

Dans un pays où la révolution en 2011 s’est organisée sur Facebook, les réseaux sociaux et les applications WhatsApp et Viber sont massivement utilisées. Aujourd’hui elles servent le besoin toujours croissant de communication du peuple égyptien, et cinq ans après la révolution, les réseaux sociaux sont encore très surveillés par les autorités.

Explosion des applications religieuses

Les applications s’immiscent dans tous les recoins du quotidien égyptien toujours plus connecté : la prière en fait partie. Des milliers d’applications coraniques existent sur le marché. Quran Android, alQuran, iQuran… sont des applications qui facilitent la lecture du Coran, en proposant des traductions, des explications et des pistes audio de récitation. Même si tout salafiste qui se respecte préfère, en matière de prière musulmane, le vrai Coran de poche qu’il a sur lui en permanence, au dernier né de l’Appstore, le succès de ce genre d’applications internationales démontre bien à quel point le smartphone s’est emparé de la vie de ses utilisateurs égyptiens, jusqu’à atteindre cet exercice sacré qu’est la lecture du Coran. Il n’est pas rare de voir s’entrainer des Egyptiens, les écouteurs vissés aux oreilles et suivant les sourates sur leur écran, à parvenir à une voix suffisamment nasillarde pour être un bon récitateur. Il n’est même pas nécessaire d’avoir un Smartphone dernier cri pour bénéficier d’aide technologique à la dévotion. Je fus plutôt surpris, en achetant un téléphone-brique Samsung, de découvrir qu’à la place de Snake et du minuteur figuraient des applications indiquant l’heure des prières et la Qibla, la direction de la Mecque.

Ces applications à vocation internationale sont développées par de grands groupes comme l’égyptien Isysway ou le britannique GuidedWays technologies, ou par des développeurs anonymes soucieux de faire entendre la voix de l’islam dans le monde numérique.

La minorité copte chrétienne n’est pas en reste, avec des applications comme Coptic Reader, lancée par le diocèse copte du sud des Etats-Unis, qui contient des passages de la Bible, des éléments de liturgie copte, des psalmodies et des chants.

Cependant, « l’essor de ces applications n’a pas crée de nouvelle catégorie de pratiquants : il a plutôt fait évoluer des pratiques de croyants en les faisant passer du livre à leur Smartphone », explique Anis Issa, membre du Conseil Suprême de la Culture égyptienne.

Aujourd’hui, les Coptes sont au nombre de 10 à 15 millions, soit autour de 10 % de la population totale égyptienne.

Le choix de l’opérateur téléphonique, un choix politique et religieux

Véritable miroir de la vie des Egyptiens, le téléphone portable révèle aussi des choix politiques et religieux. Le marché de la téléphonie mobile égyptienne est partagé entre trois grands opérateurs : Vodafone, Etisalat et Mobinil, respectivement britannique, émirati et égyptien, mais ce dernier a été racheté il y peu par Orange, britannique et émirati. Le choix de l’opérateur est crucial selon Youssef, jeune professeur copte dans un école du Caire : « la plupart des chrétiens ont un numéro en 012, car ils ont choisi Mobinil« . Son fondateur, Naguib Sawiris, est un riche entrepreneur égyptien revendiquant son identité copte qui a fait parler de lui en publiant en 2012 une caricature de Mickey et Minnie, l’un affublé d’une longue barbe et l’autre d’un niqab. Suite à l’appel au boycott de nombreuses voix de l’islam en Egypte, des milliers d’utilisateurs avaient résilié leur ligne Mobinil.

Appel téléphonique devant des affiches électorales, 2012. Crédits photo : Flickr Common

Appel téléphonique devant des affiches électorales, 2012. Crédits photo : Flickr/CC/Thiery.

 

C’est une histoire ancienne, et les musulmans font mine de ne plus s’en soucier. Avec 32,7 millions de clients en 2014, le deuxième opérateur téléphonique d’Egypte qu’est Mobinil ne saurait être restreint à la seule communauté copte. Toutefois, la société reste liée dans les esprits à Naguib Sawiris, lancé en politique depuis la révolution (et cela même si Mobinil a été racheté à 98,8% par Orange à la suite d’une divergence de stratégie entre son fondateur et France Télécom, Sawiris accusant les français de gérer Mobinil comme une entreprise de secteur public).

Son parti libéral, non confessionnel, appelé « Les Egyptiens Libres », est devenu la première force politique du pays depuis les élections législatives de décembre en 2015. Et si le téléphone arabe, ou la puissance du bouche à oreille, pouvait faire gagner des voix?

Xavier Trémenbert.

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