En Guadeloupe, grillade de boeuf à la sauce chien, et au chlordécone ?

Cette année, CrossWorlds innove et s’implante en France. Après la Haute-Loire, direction la Guadeloupe où le bétail doit faire l’objet de contrôles particuliers, pour éviter d’être contaminé par un pesticide plus que tenace. 

À côté de l’Hypercasino de St Claude en Guadeloupe, un peu cachée par les arbres et une maison abandonnée, il y a une petite boucherie de quartier qui n’ouvre que le vendredi et le samedi de 6h à 13h. C’est que les bouchers sont aussi éleveurs, ils s’occupent de leurs bœufs le reste de la semaine. L’un d’eux m’explique qu’il a deux troupeaux : l’un en parcelle contaminée, et l’autre en parcelle saine.

Contaminée par quoi ? Le chlordécone.

Quel est ce drôle de nom ? Encore un cadeau sympa de l’industrie agro-alimentaire.

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Boeuf de l’élevage de Daniel C. © CrossWorlds / Luana Bitan

 

Comment le chlordécone a été introduit aux Antilles ?

 

Le chlordécone est un pesticide qui a été utilisé entre 1972 et 1993 dans les bananeraies pour lutter contre le charançon du bananier. Pour la petite histoire, les tests fait sur le chlordécone avant son introduction montraient que c’était un puissant toxique, il avait d’ailleurs été interdit dans un premier temps. Finalement autorisé, on l’a aspergé joyeusement sur les bananeraies, la production de la banane étant un pilier de l’économie antillaise.

En 1993, la France interdit finalement le chlordécone, dix ans après les Etats-Unis. Mais les Antilles vont « bénéficier » d’une dérogation et pourront l’utiliser encore trois ans.

Résultat ? Tout est contaminé : les rivières et leurs écrevisses (les fameux ouassous), le bétail, une partie du littoral marin, les plantations… Et cela pour plusieurs siècles.

 

Le chlordécone, cauchemar de la prostate

 

Et les Guadeloupéens dans tout ça ? Et bien 95% d’entre eux sont infectés par le chlordécone, et coïncidence (probablement pas), les Antilles sont les grandes championnes du cancer de la prostate ! Pour les férus de médecine, je vous remets le lien de l’étude publiée en 2016 et menée par Luc Multigner et Pascal Blanchet. Selon le gouvernement, le lien formel entre le chlordécone et le cancer de la prostate n’est pas encore démontré, et la dernière étude à ce sujet a été arrêtée au bout d’un an (l’Institut national du cancer a coupé les fonds).

Pour finaliser ce charmant portrait, je rajouterais que le chlordécone est aussi un perturbateur endocrinien (agit sur le système endocrinien, c’est à dire les hormones; la nocivité ou l’innocuité des perturbateurs endocriniens n’est pas encore démontrée), neurotoxique (agit sur le système nerveux, notamment sur le développement de l’enfant) et spermatotoxique (toxique pour les spermatozoïde, ce qui entraîne des troubles de la fertilité).

 

Une contamination par la viande ?

 

Comment procèdent les éleveurs de bœuf pour éviter que les steaks qui finissent sur leurs étales soient contaminés ? Mange-t-on des animaux infectés en Guadeloupe ?

Comme dit plus haut, le chlordécone est surtout présent dans le sol et l’eau. Par exemple, une noix de coco ne sera pas infectée, puisqu’elle se développe plutôt loin du sol. Mais le manioc, les carottes, et le fourrage dont se nourrissent nos copines les vaches, eux, sont contaminés.

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Pour Daniel C., le chlordécone demande une gestion importante pour l’éleveur © CrossWorlds / Luana Bitan

 

Notre boucher et éleveur, Daniel C., m’explique que le chlordécone a plus d’impact sur l’élevage que sur la boucherie. En effet, cette contrainte demande une gestion importante pour l’éleveur.

Si l’on a un troupeau en zone contaminée, il faut le faire décontaminer six mois avant l’abattage : soit en le changeant de parcelle, soit en le nourissant exclusivement avec une alimentation non contaminée.

Une fois la bête abattue, le taux de chlordécone est mesurés’il dépasse le seuil autorisé, la viande ne sort pas de l’abattoir, elle est détruite sur place et l’éleveur n’est pas indemnisé.

Si l’élevage n’est pas en zone contaminée, alors aucun contrôle n’est prévu.

«  Je préfère travailler avec des « animaux chlordécone », je suis ainsi sûr qu’ils sont testés, et les carcasses sont laissées mûrir une semaine avant d’être vendu, ce qui rend la viande plus tendre. Pour moi, tous les animaux devraient suivre le même processus. C’est un double avantage à mettre en avant », estime Daniel.

A ses yeux,  « l’Etat ne prend pas ses responsabilités, il ne veut pas tester toutes les bêtes car cela coûte trop cher, il souhaite juste se donner bonne conscience. La santé du consommateur, ils n’en n’ont rien à faire ».

Mais pour Daniel, pas de craintes cependant à avoir concernant la viande de bœuf, car selon lui, « c’est probablement la filière la plus contrôlée », contrairement au commerce de fruits et légumes.

« Un kilo de madère, on ne peut pas tracer sa provenance, il peut pousser d’un côté ou l’autre de la rivière, on ne sera jamais s’il vient d’une zone contaminée. »

 

Le ressenti des éleveurs face à l’Etat

 

Daniel, comme beaucoup de Guadeloupéens, est en colère:

« Le chlordécone est un scandale sanitaire et politique car le gouvernement a forcé les Guadeloupéens à utiliser ce pesticide. La boîte qui produisait le chlordécone avait d’énormes stocks en Afrique et ils ont refourgué ça aux Antilles sous Mitterrand. L’État ne prend pas ses responsabilités.

La situation est déjà difficile pour tous les éleveurs, qu’ils soient en métropole ou ici, mais le chlordécone est une énorme contrainte de gestion à prendre en compte. Les éleveurs ne sont pas suffisamment armés pour y faire face dans de bonnes conditions.

C’est la même histoire que pour la vache folle : l’État a forcé les éleveurs à utiliser des farines de viandes pour ne plus dépendre du soja brésilien et américain pour l’apport de protéines des bêtes, résultat, les éleveurs ont perdu beaucoup d’argent, et les indemnités n’ont pas suivi. »

 

Mangeons responsable, mangeons local

 

Malgré toutes ces contraintes, Daniel et son collègue essayent de valoriser au maximum la production locale de viande, en s’associant à d’autres éleveurs de l’île pour offrir suffisamment de choix pour leurs clients.

Il m’explique que l’élevage local est revalorisé depuis une dizaine d’années. Il représente environ 13% du marché guadeloupéen selon le rapport de l’IEDOM de 2016, et la distribution passe principalement par la boucherie. Les grandes surfaces elles, privilégient l’importation.

Pour les plus curieux, on peut même voir une partie de l’élevage de Daniel et son collègue en remontant sur Morin, à St Claude. Cette boucherie est une belle initiative, avec des produits dont il est facile de tracer la provenance pour les consommateurs que cela intéresse.

Je remercie Daniel d’avoir pris le temps de répondre à mes questions.

Luana Bitan, correspondante à Saint Claude

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