CINQ HEURES — Entre précarité et fierté, le réveil matinal d’une partie de la vieillesse hong kongaise

5 heures du matin, Hong Kong. Calme mais pas morte, la ville est différente. 5 heures, c’est une heure un peu fantôme, une heure de transition, trop tard pour être aspiré par le tourbillon nocturne des rues de Lan Kwai Fung, trop tôt pour observer la fourmilière d’hommes d’affaires grouillant à chaque carrefour de Central.

Dans la nuit, on entend le pas ferme des policiers, le rire d’une jeune fille qui fait du cerveau devant un de ces fameux clubs de strip tease de Lockhart Road. Mais, résonne surtout le grincement des chariots qui dévalent à toute allure les routes presque désertes de l’île de Hong Kong. Dans les lumières bleues et rouges des néons et des enseignes éclairées, les pousseurs de chariots naviguent déjà au rythme de leur routine, de ce chemin qu’ils connaissent par coeur et qui reste pourtant si incertain.

Les pousseurs de chariots aux dos courbés

Dans les rues presque vides, les « pousseurs de chariots » s’activent. Ces personnes s’affairent dès l’aube à récupérer les cartons d’emballage, canettes de soda et toute autre matière recyclable pour pouvoir les revendre à des entreprises privées de recyclage. Ces « petites mains » font le paysage de Hong Kong : elles se fondent dans la foule tout en tentant d’y échapper toute la journée. Mais à cinq heures, l’ambiance est plus calme, la rue leur appartient. C’est ici que leur « routine » commence, selon Dr. Lou Wai Qun, professeure en gérontologie sociale et clinique à l’Université de Hong Kong et directrice du centre de recherche sur le vieillissement de Sau Po : « C’est le moment où les magasins distribuent leurs cartons, leurs poubelles. C’est l’heure de pointe ! ».

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Une pousseuse de chariot au milieu de la foule indifférente © CrossWorlds / Chloé Bridier

 

Aux portes du 7-Eleven, petit supermarché de proximité ouvert à toute heure du jour et de la nuit, un salarié déballe les cartons de livraison. Une vieille dame chétive aux cheveux gris coupés très courts, habillée de matière usée et portant une sacoche banane autour de la taille en guise de porte monnaie, les récupère pour les entasser sur son chariot. Dos courbé et mains ridées, elle répète dynamiquement le même mouvement. Une fois ce premier arrêt achevé, elle poussera, sans prendre de pause, son chariot jusqu’au prochain magasin. « Il faut être là à l’heure pour ne pas se faire piquer son territoire », explique Dr Lou Wai Qun. Les gérants des magasins ou les vendeurs de journaux les connaissent et essayent de garder le maximum de matériaux qui pourraient les intéresser (journaux, cartons, aluminium) pour leur remettre ensuite. Mais il y a de la compétition : « si tu te reposes, d’autres viendront faire le travail à ta place et tu perdras ta source de revenu ».

De Wan Chai à Central, les pousseurs de chariots à cartons constituent le groupe de personnes que l’on croise le plus à 5 heures du matin. Dans les rues escarpées de l’île de Hong Kong, ils et elles baladent, retiennent, chargent leurs chariots sous les lumières des lampadaires. Sans souffler. Parmi ces gens, dont le nombre difficilement estimable (au moins plus de 10,000 d’après Joe Sinclair (AFP) pour un article du Taipei Times), beaucoup de séniors. Un groupe « oublié par la société » selon Ms Lou Wai Qun.

Cette doctorante est la seule spécialiste à Hong Kong qui s’est penchée pendant plusieurs semaines sur le cas de 82 personnes âgées ayant déclaré faire ce travail pour des raisons financières. Directrice du centre sur le vieillissement de Sau Po, elle est souvent amenée à travailler avec eux et à entrer dans leur quotidien. C’est pour cela qu’elle a voulu mieux les connaître, eux et leurs conditions de travail, mais surtout comprendre leurs motivations. Selon son étude qualitative, deux groupes se distinguent : ceux qui vivent de ce travail, et ceux à qui il permet de compléter les revenus de la famille. Dans son enquête, le premier groupe constitue un peu plus d’un tiers de la totalité. Pour Ms Lou Wai Qun, pas de doute : « Ils doivent travailler tous les jours. Il n’y a pas de vacances, ils ont besoin de ce revenu quotidien pour survivre ». Cet « argent pour survivre », c’est moins de 100 HKD par jour (environ 12 euros), en fonction du nombre de « tours » qu’ils arrivent à faire dans la journée. Ils collectent ainsi les matières recyclables (cartons, plastique, canettes…) pour aller les revendre au poids : en 2015, un kilo d’ordures collecté valait 70 centimes selon Gloria Chan, dans un article pour le South China Morning Post. Alors, pour rapporter le plus possible dans cette économie informelle, il faut savoir être le plus astucieux : une fois les cartons ramassés, certains les arrosent pour les alourdir. Parfois, très discrètement, ils versent l’eau juste au milieu du tas de carton : « Ils ne veulent pas que les gens les observent, par honte ».

 

« Ils ne savent pas ce qu’est la sécurité au travail  »

Bien que ce « self-employment » joue un rôle important dans la chaîne de recyclage à Hong Kong, leur contribution n’est pas réellement reconnue et considérée socialement. Les pousseurs de chariots sont un « groupe oublié par la société » selon Ms Lou Wai Qun. Ou volontairement ignoré : « cela reste perçu comme un travail peu respectable ». Une « honte » qui les amène souvent à partir travailler loin de leur quartier de résidence car « ils ne veulent pas que leur entourage soit au courant ».

Une vielle dame retenant son chariot dans les rues escarpées de l'île de Hong Kong. © CrossWorlds / Laure Billoret

Une vielle dame retenant son chariot dans les rues escarpées de l’île de Hong Kong. © CrossWorlds / Laure Billoret

 

Cette activité n’est pas régulée par le gouvernement. Ainsi, ils ne reçoivent pas de salaire stable et souffrent d’une grande précarité. « Il leur manque une voix dans le système. Ils vivent dans la pauvreté et doivent gérer un environnement de travail difficile ». Cette population âgée, en majorité féminine, ne s’arrête pas aux conditions météo ou à sa propre condition physique. Les chariots sont très lourds, les rues de Hong Kong très montagneuses et les détériorations de leur santé nombreuses. Le dos courbé, ils slaloment dans la foule. Une fois leur chariot rempli, ils sont alors obligés de descendre sur les routes, ce qui provoque de nombreuses collisions avec des voitures ou des vélos. Les problèmes de santé sont nombreux mais la situation est ambivalente : « Ils ont besoin de cet argent et nous n’avons pas de sécurité sociale, de pension. Ils ne savent pas comment se protéger ». Le Dr Lou Wai Qun regrette, par exemple, que la plupart d’entre eux refuse d’acheter des gants pour ne pas « perdre » d’argent et se retrouve avec de nombreux problèmes de peau à cause d’une sécheresse accrue qui leur fend les mains. « Ils ne savent pas ce qu’est la sécurité au travail. Ils n’ont aucune protection et ne se battent pas pour leurs droits ».
On comprend vite pourquoi 5 heures est une heure de grâce : moins de trafic, moins d’accidents.

Chariot vide prêt à commencer sa journée. © CrossWorlds / Laure Billoret

Chariot vide prêt à commencer sa journée. © CrossWorlds / Laure Billoret

 

Trop vieux pour travailler, trop jeunes pour se retirer

Si l’auteure de l’étude confirme que l’on doit se battre pour améliorer leur sécurité et leur santé, elle considère cependant que « ce phénomène ne devrait pas être éliminé. Ces personnes veulent travailler mais ne peuvent plus être employées de façon formelle ». Les considérations économiques jouent bien évidemment un rôle : dominantes pour le premier groupe qui vit de cet argent, et secondaires pour l’autre groupe, moins pauvre, qui souhaite toutefois apporter plus d’argent à leur foyer. « C’est comme de l’argent de poche. Ils l’utiliseront pour aller voir un docteur de médecine chinoise ou manger un plat un peu plus cher », observe Dr Lou Wai Qun. Moins dépendant de la somme récupérée, le second groupe s’impose un travail moins intense et moins physiquement contraignant. La détermination de ces pousseurs de chariots révèle d’autres valeurs de la société hong-kongaise : « Ils veulent être utiles et ne souhaitent pas se laisser aller. Beaucoup ne veulent pas dépendre des aides gouvernementales, c’est un stigmate plutôt négatif. Ainsi, ils gardent une activité physique, ne se laissent pas aller et apportent toujours leur aide à la communauté. Ils ne veulent pas rester assis sur une chaise toute la journée ».

Pour l’autre groupe, cet argent est vital. Après avoir travaillé toute leur vie, la plupart n’ont pas assez d’argent pour vivre une fois à la retraite. Le système de retraite apparaît comme défaillant : par exemple, la Old Age Living Allowance, une pension mensuelle de 2600 HKD introduite en 2013 par le gouvernement, a aidé 40% des personnes de plus de 65 ans mais les conditions sont très restrictives. Pour en bénéficier, il faut avoir entre 65 et 69 ans et gagner moins de 7,100 HKD/mois. De même, la CSSA (Comprehensive Social Security Assistance) « oublie de nombreuses personnes qu’elle devrait aider » pour Ng Wai Tung, un dirigeant de l’organisation humanitaire SoCO (Society for Community Organization), dont l’aide aux personnes âgées précaires constitue un grand combat dans leur volonté globale d’effacer les inégalités sociales. Par exemple, les personnes vivant avec des membres de leur famille ne sont pas éligibles pour ces fonds.

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Itinéraire quotidien dans le quartier de Wan Chai © CrossWorlds / Chloé Bridier

 

Une pension universelle? Entre le refus de l’assistance et la nécessité de rétribuer une vie de travail

L’enjeu du vieillissement de la population à Hong Kong est de taille pour le gouvernement. Un tiers des résidents de plus de 65 ans vit dans la pauvreté et, selon la World Health Organization, 42% de la population aura plus de 65 ans en 2050. Le problème de cette population vieillissante contraste avec une structure sociale faible. Selon le Dr Lou Wai Qun, le gouvernement devrait aller vers un système de pension universelle.

Un avis partagé par de nombreux experts, comme les professeurs Wong et Chan de la Chinese University of Hong Kong, et par une majorité de la population (90% des personnes ayant répondu à une consultation publique sur le sujet) : une pension universelle serait le meilleur moyen d’enrayer la précarité grandissante au sein de la vieillesse hongkongaise. Le montant de cette pension serait autour de 3,500 HKD (environ 400 euros) et serait distribué sans distinction de moyens. En Chine, être « assisté » consiste une humiliation sociale. C’est pour cela que, pour Ms Lou Wai Qun, le système de pension indexée sur les moyens, préféré au sein du gouvernement, n’amène que des blocages supplémentaires: « il y aura peu de demandeurs. Le système de pension universelle est important: tout le monde peut l’avoir et tout le monde aura la même somme ». Mais selon Carrie Lam, à la tête du gouvernement depuis mars dernier, « l’esprit de Hong Kong n’est pas celui d’une assistance sociale accessible à tous ».

L’échec et la suppression du très controversé « Bad son statement » illustre le problème. Pour obtenir de l’argent selon cette mesure, il fallait que le fils de la famille signe un papier pour confirmer qu’il n’avait pas assez de fonds pour soutenir sa famille. Mais très peu de familles acceptaient de signer pour sauver leur honneur dans une société où il est de la responsabilité des enfants de soutenir financièrement ses parents une fois qu’ils ne peuvent plus travailler.

Ainsi, la pension universelle reste un horizon lointain. Pourtant, celle-ci ne devrait pas être considérée comme un synonyme d’assistance : pour Ms Lou Wai Qun, la plupart des pousseurs de chariots ne refuseraient pas cet argent mais n’arrêteraient pas pour autant de se lever à cinq heures. Cinq heures n’est pas une heure difficile, et ils ne souhaientent pas qu’un regard de compassion se jette sur eux. Il faudrait alors être capable de rémunérer ce travail à sa juste valeur. C’est le défi que s’est lancé Earnest Wong, en prônant un recyclage plus « local » qui permet de court-circuiter un système de recyclage trop coûteux. Comme il l’explique, si les pousseurs de chariots gagnent si peu, c’est surtout parce que l’industrie du recyclage a aussi du mal à s’en sortir : en vendant la tonne de carton à 1,300 $ à la Chine continentale, il ne reste plus beaucoup après avoir payé salaires et loyer. Ainsi, ce jeune entrepreneur propose, avec The Second Box, de racheter chaque boîte de carton à 5 $, car elles coûtent 10 $ sur le marché lorsque l’on souhaite par exemple faire un déménagement. Des solutions plus durables et plus viables peuvent alors s’ouvrir pour qu’un réveil à cinq heures ne rime plus avec précarité.

Laure Billoret

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