« I do, I did, I’m done » : l’industrie des « divorce parties » aux États-Unis

« Je vous déclare à présent ex-mari et ex-femme ». Sous une salve d’applaudissements et quelques rires étouffés, Hannah jette un dernier regard à Kyle puis remonte l’allée au bras de son père. Dans moins d’une heure, elle retrouvera ses plus proches amies pour brûler sa robe de mariée et partager un gâteau décoré d’un impertinent « enfin libre ! » en sucre glace. Depuis le début des années 2000, le phénomène des unwedding ceremonies, et plus généralement des divorce parties, a explosé aux Etats-Unis.

"Just divorced", la divorce party inverse les codes du mariage. Crédits photo: Flickr/CC/F.Tronchin

« Just divorced », la divorce party inverse les codes du mariage. Crédits photo: Flickr/CC/F.Tronchin

« Ils divorcèrent et vécurent heureux »

Cette évolution n’est pas étonnante : aujourd’hui près de la moitié des mariages aux États-Unis se finissent par un divorce. Certains avancent même le nombre d’un divorce toutes les 36 secondes !

Le divorce est dorénavant un fait de société, c’est-à-dire une expérience répandue et acceptée par tous. Le revirement de l’Église catholique en faveur d’une attitude plus miséricordieuse à l’égard des divorcés – en leur rouvrant la communion sous certaines conditions – témoigne de cette normalisation. De sorte que le divorce n’apparaît presque plus comme un accident de la vie, sinon comme un épisode quasi-inévitable.

Et c’est bien en tant qu’étape de la vie qu’il est célébré. La divorce party s’inscrit dans la même tradition que les enterrements de vie de célibataire, les baby showers – occasion au cours de laquelle la future maman est honorée – et autres festivités. Il est ici question d’un rite de passage.

La lucrative industrie du divorce

Sur ces bases démographiques, toute une industrie s’est développée – d’autant plus profitable qu’elle ne risque pas de s’épuiser de sitôt. Sous le vocable « industrie du divorce » se cache d’abord une armada d’avocats. À cela s’est ajouté une flopée de spécialistes en tout genre – thérapeutes familiaux, coachs en résilience, experts en « co-parentalité », etc – avec la volonté croissante d’atténuer la dimension conflictuelle, donc éprouvante, du divorce.

Les annonces d'avocats spécialisés en divorce s'affichent en petit dans les rues, ou prennent des proportions gigantesques sur des panneaux au bord des autoroutes. Crédits photo: Flickr/CC/Gemma Garner.

Les annonces d’avocats spécialisés en divorce s’affichent en petit dans les rues, ou prennent des proportions gigantesques sur des panneaux autoroutiers. Crédits photo: Flickr/CC/Gemma Garner.

 

Si les chiffres sont difficiles à déterminer, les estimations quant aux revenus générés par les divorces oscillent entre 50 et 175 milliards de dollars par an. Soit bien plus que l’industrie du mariage, évaluée elle à un « petit » 40-51 milliards de dollars par an, selon le magazine Hawaii Business. Il s’agit donc d’un marché extrêmement juteux, qui se place en aval comme en amont du mariage. Les fameux contrats pré-nuptiaux, qui prévoient les conditions d’un éventuel divorce jusque dans les moindres détails, contribuent effectivement à faire grimper l’addition.

Comment organiser une fête de divorce

Reniflant le filon, l’industrie du divertissement a eu tôt fait de se greffer au dispositif avec les fameuses divorce parties. Ce serait l’écrivaine et thérapeute américaine Christine Gallagher qui aurait créé le concept en publiant en 2003 How to Throw a Breakup Party (Comment organiser une fête de séparation), avant de fonder une agence événementielle dédiée à ce genre de réjouissance.

Le script d’une divorce party s’emploie à renverser le type de narration des cérémonies de mariage. Concrètement, les symboles du mariage – gâteau, robe de mariée, échange des vœux, cartons d’invitation, etc – sont repris et détournés. La créativité des pâtissiers américains est sur ce point sans limite : figurine de marié décapité, gâteau qui s’effondre, tombe renfermant une bague en pâte d’amandes, et ainsi de suite. Les divorce parties empruntent aussi largement aux codes de l’enterrement de vie de célibataire avec leurs sempiternel-e-s strip-teasers-euses.

Le phénomène a pris une telle ampleur qu’il existe à présent des hôtels offrant des « packs divorce » tels que le Gideon Putnam Resort & Spa.

Les conjoints arrivent le vendredi la bague au doigt, se font bichonner au spa pendant deux jours, tout en travaillant avec un avocat neutre aux deux parties, pour repartir divorcés le dimanche soir.

Une autre option prisée est de se rendre dans une clinique privée pour y consulter un psychologue, se faire injecter un peu de botox et ôter le tatouage de
l’ex-honni-
e, pour quelques liasses de dollars.

Une pointe de mauvais goût et de l'humour, les ingrédients d'une divorce party réussie. Flickr/CC/John C Bullas.

Une pointe de mauvais goût et de l’humour, les ingrédients d’une divorce party réussie. Flickr/CC/John C Bullas.

Pratiques masochistes ?

Dans un article paru dans le journal britannique Le Daily Mail, la journaliste Virginia Ironside affirme que célébrer son divorce est comparable à célébrer une fausse couche. Pourquoi fêter un événement ayant un impact aussi négatif dans la vie des personnes concernées ? A-t-on affaire ici à une pratique masochiste, d’autant plus perverse que certains couples n’hésitent pas à partager leur cérémonie de divorce ? Plusieurs hypothèses sont avancées.

La première piste est celle de la psychologie positive : le but serait de tirer le meilleur parti d’une situation dévastatrice. Le divorce reste tout de même la mort d’un couple, d’un projet de vie à deux entamé plusieurs mois ou années auparavant. Pour Christine Gallagher, la divorce party serait donc un acte de résilience pour mieux se tourner vers l’avenir. Un parallèle peut être dessiné avec l’incongruité apparente des repas post-enterrement. Ils débutent de façon lugubre puis – à mesure que les participants mangent (et boivent) – les langues se délient, les anecdotes fleurissent et la vie reprend son cours.

Une autre motivation est de rassembler un groupe de proches, de structurer une base affective pour surmonter cette épreuve. Cela est d’autant plus important que le facteur majeur des dépressions post-divorce est l’éclatement du réseau amical.

Enfin, certains voient dans les divorce parties une manière de lever le stigmate du divorce. L’idée est alors de signaler que « tout va bien » et de faire de cet événement un tremplin pour des lendemains qui chantent plus juste. Cela relève du story-telling : la mise en scène du divorce influencera la réaction de l’interlocuteur – pitié gênée ou sympathie.

Selon Ruth, une strip-teaseuse de Santa Barbara habituée des fêtes de divorce qui a accepté de témoigner sous son nom de scène, les femmes font davantage appel aux services de stripteaseurs que les hommes. Chez les demandeurs, il existe une différence genrée en termes de motivation :

« Je remarque que les mecs appellent plus souvent des stripteaseuses pour leur ami divorcé. L’idée c’est : ‘allez, appelons quelques nanas sexy pour qu’il oublie’. Les filles, elles, appellent des stripteaseurs pour elles-mêmes et veulent proclamer leur liberté. Elles sont aussi plus émotives, moins dans la parade ».

Typiquement américain ?

Rappelons d’abord que les États-Unis sont le pays d’invention de la baby shower et terre d’élection des enterrements de vie de célibataire les plus mémorables – du moins dans l’imaginaire hollywoodien. Le pays offrait donc un terrain favorable à l’apparition de ce nouveau phénomène de société hautement marketé.

Ajoutez à cela une culture qui valorise les échecs comme des jalons nécessaires pour avancer dans la vie, et vous comprendrez mieux pourquoi la tendance a pris. Tout self-made man qui se respecte a échoué à un moment ou un autre pour mieux rebondir, Steve Jobs en est un exemple. Comme disait Samuel Beckett : « Ever tried. Ever failed. No matter. Try Again. Fail again. Fail better ».

L’influence des stars américaines a également pu contribuer à un tel engouement en véhiculant l’idée qu’il est facile de se séparer. L’actrice Gwyneth Paltrow et le chanteur de Coldplay Chris Martin ont ainsi annoncé à la presse avoir procédé à un « conscious uncoupling » (littéralement « découplage conscient »). Euphémisme censé présenter la rupture comme une chose saine et positive.

Phénomène encore limité aux grandes villes

Ruth, la stripteaseuse, nuance tout de même : « La mode a commencé il y a une dizaine d’années mais ça reste très limité aux grandes villes comme New York City et Los Angeles. Ça n’est pas encore très populaire dans les villes moyennes comme Santa Barbara. Pareil, si les hommes comme les femmes font appel à nous, c’est surtout quelque chose de réservé aux classes moyennes-supérieures ».

Si les divorce parties ne sont pas encore largement répandues aux États-Unis, cela n’a pas empêché de nourrir certains appétits en France. Dès la fin des années 2000, des entreprises telles que le site d’événementiel FriendlyMoment.com se lançaient dans le secteur. Le temps seul nous dira si cette pratique parviendra à s’imposer dans l‘Hexagone, au même titre que les enterrements de vie de célibataire, ou se heurtera à quelques résistances culturelles, comme ce fût le cas des baby showers.

Marie Jactel

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