Derrière les saris indiens

Pour notre thème sur le sexe opposé, notre correspondant a rencontré la professeur S. Swapti, directrice du département de Women’s studies : Jyoti Savitribai Phule, à la University of Pune. Regard sur les femmes dans la société indienne.

Des femmes à Jaipur dans le Rajasthan le 21 février 2013. Crédits photo: flick/CC/Christian@94

Des femmes à Jaipur dans le Rajasthan le 21 février 2013. Crédits photo: flick/CC/Christian@94

Quelle est la place traditionnelle de la femme dans la société indienne et à fortiori hindoue ?

S.Swapti : C’est une question difficile à cerner. La première chose est l’hétérogénéité du statut de la femme, dans l’espace et dans le temps. Du matriarcat existant dans les sociétés dravidiennes de l’antiquité au patriarcat très strict existant dans des régions telles que le Rajasthan aujourd’hui, le statut de la femme est pluriel. Pour faire simple, disons que cela dépend de la caste*, mais globalement la femme hindoue est en charge de la tenue du foyer ainsi que de l’éducation, ce qui n’est pas très différent de toute société patriarcale. Dans les hautes castes, la femme est néanmoins cantonnée à ce rôle, alors que dans les castes plus basses elle est appelée à travailler, que ce soit aux champs en milieu rural ou bien sur les chantiers en milieu urbain.

Le système des castes, dans son acceptation la plus simple divise la société en quatre grandes castes ou Varna : Brahmins (ou prêtres), Ksatriyas (guerriers), Vaisas (marchands, artisans, agriculteurs) et Sudras (serviteurs) aussi appelés Dalits (intouchables).

Evidemment le mouvement idéologique allant de la tradition vers la modernité a considérablement altéré cette vision, mais le système de caste repose intégralement sur la femme qui en se mariant perd son prénom, son nom et sa caste d’origine pour adopter ceux de son mari, cela n’a pas changé.

Justement, la compréhension du système de castes est-elle nécessaire lorsque l’on parle de la place de la femme dans la société ?

S.S. : Oui, totalement. Non seulement pour la raison que j’ai cité mais aussi parce que la division de la société en caste se fait sur une base occupationnelle donc nécessairement cela a un impact sur le rôle de la femme en terme de travail. On voit aujourd’hui que 50% des postes dans le public sont réservés aux Dalits incluant des femmes, mais il n’existe pas de quotas pour les femmes en temps que catégorie à part.

Pour les musulmans non-plus, malgré leurs demandes répétées.

S.S. : Oui mais justement, il y a des demandes répétées de leur part, ce qui n’est pas forcément le cas chez les femmes des basses castes, notamment à cause d’un embrigadement idéologique.

Chez les femmes des hautes castes, il y a deux mouvements opposés. D’un côté 42% des étudiants dans le supérieur sont de sexe féminin, plusieurs femmes ont dirigé le pays. Une grande partie d’entre elles refuse la discrimination positive basée sur le sexe, car, selon elles, l’égalité passe par le refus de toute discrimination même positive. C’est une mesure assez injuste puisque la vision qu’ont ces femmes de l’égalité est très occidentale et s’adresse à celles qui sont déjà plus ou moins émancipées du système des castes (donc d’origine aisée et occidentalisée). D’autres se battent pour la reconnaissance du statut de la femme, notamment en milieu rural où leur condition n’a pas évolué en plusieurs siècles. Le taux d’alphabétisation chez les hommes atteint 75% contre 56% seulement chez les femmes. L’égalité passe évidemment aussi par l’accès à l’éducation, c’est un problème récurrent en Inde et qui concerne toutes les minorités oppressées.

Il y a également une autre donnée à prendre en compte : la hiérarchie des castes prévient aussi une conscience féminine globale d’émerger, on est femme, oui mais à l’intérieur de sa caste.

L’imposition de la démocratie a-t-elle permis une certaine transformation de la vision de la femme ? Notamment concernant les mariages arrangés.

S.S : Ah ! J’attendais cette question. Il ne faut pas tout mélanger. Effectivement la démocratie a donné un espace public nécessaire à la revendication et au débat. Mais la colonisation a aussi beaucoup joué, notamment dans le changement de l’institution du mariage. La distinction arrangée/amour est vue comme coloniale, les Anglais ont théoriquement proscrit ces mariages pour instaurer un type de mariage uniforme et monogame.

L’institution du mariage avant la colonisation différait d’une région à l’autre ; dans le Pendjab par exemple les femmes veuves étaient sensées épouser le frère de leur défunt mari alors que dans le Mahārāshtra les femmes Brahmines étaient sensées se suicider à la mort de leur mari. Il n’y avait donc pas d’homogénéité dans la tradition du mariage, ce que les Anglais ont souhaité changer pour des raisons pratiques.

Pourtant ces mariages continuent d’être pratiqués à grande échelle (de 20 à 45% selon un faisceau d’estimations au caractère souvent politique) et de manière plus systématique en milieu rural. Des études ont montré que dans le cas des mariages dits « d’amour », les époux sont majoritairement compatibles (même religion, même caste, même classe). Cela reste des mariages « arrangés » en un sens et c’est un point qui ne choque pas la population hormis une très petite élite qui est aujourd’hui plus occidentale qu’indienne.

Concernant la démocratie, elle a été un vecteur de transmission de la pensée libérale où la femme devient un objet de consommation sous couvert de libération. Cette objectification est contraire à la vision traditionnelle hindoue où l’honneur de la femme doit être préservé. Cette tension est un facteur explicatif de l’augmentation du nombre de viols en Inde, car à la frustration imposée aux jeunes hommes et due à la tradition répond une exposition continuelle aux médias où la femme apparaît toujours plus dénudée et dans des positions lascives. On a ainsi vu apparaître des comportements extrêmes : chez les plus aisés, des pratiques sexuelles franchement humiliantes. Chez les moins instruits on a par exemple vu le cas de ce jeune homme de l’Orissa qui a tranché la tête de sa sœur qui avait eu des relations sexuelles hors mariage, la brandissant au nez des policiers persuadé de la justesse de son geste.

Comment expliquer la popularité des Gender Studies en Inde alors que cette discipline est d’ordinaire l’apanage des pays les plus libéraux ?

S. S : Le mot popularité est peut-être mal choisi, même s’il est flatteur. On peut déceler deux origines distinctes dans leur développement. D’une part, à l’indépendance, l’entrée des femmes sur la scène politique répondait à une nécessité démocratique, celles-ci étant historiquement dépolitisées. Ces études représentent un moyen de lutte contre un patriarcat conçu comme abusif dans un cadre démocratique. D’autre part, la figure symbolique de cette lutte est celle de Jyoti Savitribai Phule. Dans les années 1920, son mari et elle ont remis en cause le système des castes et l’oppression de la femme, faisant allusion au glorieux matriarcat ayant existé dans les société dravidiennes il y a trois mille ans. Dans cette optique l’image d’Indira Gandhi à la tête du pays dans les années 60’ était très forte.

Mais le vrai tournant vient avec l’instauration de l’état d’urgence sous Indira Gandhi en 1975. A ce moment de nombreux mouvements de revendication, tel que le Dalit movement, ont été muselé car il remettait en question les fondamentaux de la société à un moment inopportun. Les women studies a contrario ont été vues comme un moyen d’améliorer l’image de la société, de la mettre sur le chemin de la modernité sans pour autant révolutionner la société. Ces études ont d’abord et surtout émergé dans un cadre universitaire et de manière assez autonome. Elles ont par la suite acquis une portée plus politique, surtout depuis les années 90. D’études elles sont devenues revendications. Mais encore une fois, le terme « popularité » est à relativiser car elles s’adressent à une élite éduquée et non à la totalité de la population.

Pensez vous que l’idéologie du BJP, qui va probablement remporter les élections législatives, menace les améliorations du statut de la femme ?

S.S : Oui et non. D’une part le BJP est très conservateur, notamment sur le système des castes et nécessairement cela peut être préjudiciable au statut de la femme. D’un autre côté, c’est un parti à la recherche de légitimité sur la scène internationale et il se doit de véhiculer l’image d’une Inde moderne. Cela passe nécessairement par une vision active et moderne de la femme, ce qui n’est pas forcément incompatible avec la tradition puisque la femme est souvent appelée à travailler. Néanmoins il est clair que le BJP est en conflit avec l’industrie Bollywoodienne, vue comme progressiste et très libérale notamment concernant le statut de la femme.

L’autre danger avec le BJP réside dans son idéologie axée sur l’islamophobie et dans cette mesure il exhorte aussi bien les hommes et les femmes à plus d’agressivité envers cette catégorie de la population.

Pourriez-vous, pour nos lecteurs, raconter l’histoire taboue des Deva-Dasi en Inde ?

S. S : Le mot Deva-Dasi signifie littéralement servantes (dasu) des Dieux (Devon). Il faut faire une distinction entre les Deva-Dasi des rues et celles des temples qui ont disparu aujourd’hui. C’est de ces dernières dont j’imagine que vous souhaitez parler.

Oui, exactement.

Elles étaient littéralement mariées aux dieux dès le plus jeune âge et on leur enseignait le chemin de la dévotion (Bhakti yoga). Leur vie était consacrée à servir le dieu qu’elles avaient choisi d’épouser. Les Deva-Dasi étaient souvent mal vues car en devenant une Deva-Dasi  une femme sort du système des castes, elles sont donc souvent de très basse extraction et méprisées. Aujourd’hui les Deva-Dasi ont disparu des temples et c’est en cela que leur histoire est singulière.

En tant que femmes mariées aux dieux elles étaient sensées avoir un lien particulier au divin, ce lien s’épanouissait par la danse dont elles détenaient le savoir, les fameux mudras ou figures effectuées avec le poignet. Ces danses se faisaient dans le temple, en public et étaient très prisées des rois. L’union sexuelle entre un roi et une Deva-Dasi était, en raison de leur lien privilégié au divin, très répandue. Lorsque les Anglais sont arrivés, ils n’ont pas compris la symbolique attachée à ces danseuses et les ont bannies des temples. Il faut comprendre que ces femmes n’avaient qu’une éducation religieuse et ne pouvaient donc pas travailler, elles ont donc fait la seule chose qu’elles pouvaient faire pour survivre et sont devenues des prostituées.

Ce n’est que bien plus tard, dans les années 50 – 60, qu’il y a eu un regain d’intérêt pour ces danses religieuses, notamment sous l’influence de danseuses étrangères comme Helen Erra qui ont voulu les réhabiliter. Cela a été une vraie renaissance, dans un cadre laïc néanmoins et aussi parce qu’en face de la danse classique occidentale, il fallait une contrepartie indienne ou Bharatnatyam. Aujourd’hui, même si les Deva-Dasi ont disparu des temples, leurs danses sont apprises par toutes les petites filles indiennes et sont également popularisées à l’étranger par l’industrie Bollywoodienne.   

Propos recueillis par Paul-Henry Schiepan

 

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