En Inde, la vérité seule triomphe

A l’évidence, très peu d’Indiens connaissent leur devise nationale, en posant la question, je n’ai pas entendu une seule fois la bonne réponse, celles-ci oscillant plutôt entre un « je ne sais pas » décontenancé et un « Unity in diversity », formule dont nous reparlerons. Après vérification, il s’avère que la devise nationale indienne, « Satyameva Jayate » est issue d’un Upanishad, le Mundaka Upanishad. Les Upanishads représentent un ensemble de textes sacrés sur lesquels s’est élevé, siècle après siècle, le monument philosophique laissé par la tradition hindouiste. Cette phrase en Sanskrit provenant d’un mantra (chant sacré) signifie « la vérité seule triomphe ». Elle fut adoptée en 1947, probablement sous l’impulsion de Gandhi qui en fit son mot d’ordre durant sa lutte pour l’indépendance. L’idée selon lui que seule la vérité pouvait et devait triompher puise sa source dans certains concepts religieux auxquels le Mahatma n’était pas étranger.

 

Le mahatma Gandhi et Nehru, 6 juin 1946. Crédits photo: flickr/CC/taruntej

Le mahatma Gandhi et Nehru, 6 juin 1946. Crédits photo: flickr/CC/taruntej

 

La vérité, la connaissance, la libération

« La vérité seule triomphe » est une formule liée au concept de connaissance qui, dans la tradition hindouiste, constitue la vertu même. L’ignorance étant perçue comme le véritable mal, l’idée que seule la vérité triomphe revient à dire que seule la connaissance véritable peut amener à la libération tandis que le mensonge, l’ignorance, ne peuvent mener qu’à la souffrance.

Emblème de l'Inde, devise en Sanskrit en dessous.

Emblème de l’Inde, devise en Sanskrit en dessous.

 

Dans chaque bâtiment de la University of Pune, qui fut fondée à l’indépendance, se trouvent de grands panneaux sur lesquels est rappelée la « mission de l’université » : le rôle qu’elle entend jouer en tant qu’institution d’excellence et moderne, mettant ainsi l’accent sur l’enjeu de la mondialisation. Pourtant cette profession de foi se conclut par « dans l’intérêt et pour le progrès de la Nation ». Mais quel est l’avenir de la Nation dans un monde globalisé, où s’estompe la tradition, alors même que nous en reléguons l’héritage dans les musées pour apparaître comme des « citoyens du monde », débarrassés des préjugés de nos aïeux ? Il semble parfois que l’Inde fit son apparition dans le monde des Etats-Nations à un moment où ce modèle semblait être renvoyé petit à petit dans l’ombre. Chaque Nation a pourtant dû artificiellement se créer afin qu’une véritable cohérence nationale émerge et gagne en crédibilité. Dans ce domaine, laisser le temps au temps semble nécessaire.

Nous pouvons rappeler à cet égard qu’étant donné l’extraordinaire diversité existante en Inde, épineuse question que celle du choix de la devise. Car l’Inde, riche de plus de 3400 castes d’ethnies et de religions différentes peut difficilement être comprise comme un tout homogène. Le choix de la devise actuelle est une élégante réponse. D’un côté elle consacre l’hindouisme comme plus grand dénominateur commun sur lequel repose la Nation, de l’autre, la reprise d’une devise de Gandhi fait de l’indépendance le second pilier de l’identité indienne. Le combat de Gandhi ayant également une connotation spirituelle, indépendance nationale et religion majoritaire se retrouvent ainsi unis par l’idée de « libération ».

Un TV-show éponyme : la devise nationale par Bollywood

Il y a deux ans a vu le jour un TV-show animé par une grande star Bollywoodienne, Amir Khan, portant le nom de « Satyameva Jayate », c’est-à-dire ayant pour nom la devise nationale. L’idée de ce show était de permettre à des Indiens issus de toutes les catégories de la population, de venir raconter leurs problèmes sur un plateau télévisé, chaque témoignage étant accompagné d’un bref reportage. Par la suite Amir Khan tentait de répondre à leurs besoins. L’idée eut du mal à s’imposer au début, le fait d’utiliser la devise nationale comme titre d’une émission télévisée s’avérant politiquement déplacé.

Amir Khan, les tabous à la télé.

Amir Khan, les tabous à la télé.

 

Mais après deux saisons, il semble que celle ci ait été utilisée à propos. L’idée de ce show étant d’être un miroir dans lequel l’ensemble de la population puisse se regarder. Les tabous se brisent d’eux-mêmes – qu’ils concernent les castes, les mariages forcés, la misère… autant de sujets qu’il est difficile d’aborder avec les Indiens mais qui constituent une réalité que certains choisissent d’ignorer ou de minimiser. Le succès populaire de cette émission ne se dément pas et le concept est supporté par 80% des téléspectateurs aillant regardé au moins une fois. Les moyens déployés sont à la hauteur du projet, à grand renfort de sponsors, l’émission est diffusée dans plusieurs pays d’Asie : Cambodge, Népal, Sri Lanka, Indonésie…  Bollywood, souvent taxé de propagande ultra progressiste et prisme de diffusion de la culture occidentale, répond à ses détracteurs en popularisant la vieille devise nationale devenue poussiéreuse au fil du temps.

« Unity in diversity » movement : un mouvement 

« Unité dans la diversité » est un mouvement popularisé dans le seconde moitié du XXe siècle par un grand nombre de pays ayant récemment obtenu leur indépendance. Créer une véritable cohésion nationale supposait au préalable un travail de l’Etat et de la société civile afin d’assurer une bonne entente et une « volonté de vivre ensemble » au sein de populations profondément hétérogènes. L’Inde, qui fut un des premiers pays à mettre en place une discrimination positive (près de 50% des postes dans le public), fut également engagé dans le mouvement d’ « Unité dans la diversité ».

Avec quels résultats ? On peut dire que ceux-ci varient en fonction des Etats, du niveau d’éducation, du niveau de vie. Au Kerala, lorsqu’un temple est construit, on flanque une église et une mosquée à ses côtés, afin d’assurer la promotion de tous les cultes. Pourtant les Musulmans continuent de fuir l’Assam ou le Gujarat à cause de la discrimination exercée même par les forces de l’ordre en toute impunité envers eux.

Malgré le fait que ce mouvement, au cours des ans, à force de désillusions peut être, soit légèrement tombé en désuétude, il semble avoir davantage marqué la population indienne que sa propre devise.

 

Paul Henry Schiepan

 

 

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