L’École des filles en Inde

Les chaussures sont cirées. Les chaussettes, remontées. Les chemisiers repassés, les nattes gominées ; les sourires : réservés. Il est aux alentours de 13h et les élèves de la Gloria Convent School de Byculla montent en rang les escaliers du bâtiment principal ; c’est l’heure de la répétition. L’ascension est un peu bruyante, mais globalement ordonnée. Une fois les quatre étages gravis, les petites filles s’installent en tailleur sur le sol carrelé d’un rooftop aménagé. Par groupes successifs, elles se préparent ensuite à monter sur scène pour répéter leur prestation. Certaines d’entre elles aident à la manoeuvre en supervisant les déplacements ; elles patrouillent le long des files – indiennes. Puis les filles regagnent leur place, dans ce chaos maîtrisé dont l’Inde semble si bien maîtriser les rouages.

Elles ont toutes entre 4 et 9 ans et préparent avec application le spectacle qu’elles donneront dans quelques jours lors de l’Annual Day, devant une foule de parents comblés et fiers. Les refrains qu’elles entonnent sont sucrés, presque écoeurants – une réécriture du titre Baby de Justin Bieber – mais elles y mettent le coeur et dansent en cadence, alternant chants d’accueil et CCM, comptines, prières, et danses traditionnelles.

 

Chez les Carmélites

La Gloria Convent School est une école catholique pour filles, établie depuis 1959 dans le quartier de Byculla, au sud de la mégalopole mumbaikar. Elle jouxte de peu l’église Gloria – de laquelle elle tire son nom -, construite au XVIIème siècle par les portugais, détruite, puis reconstruite en 1911 à la mode de l’époque. Bien qu’étant un établissement privé, la Gloria Convent School est affiliée au Maharashtra State Board of Secondary and Higher Secondary Education, reconnu par le gouvernement indien ; elle n’en reste pas moins une école religieuse, dirigée par la congrégation du Carmel apostolique dont l’implantation en Inde remonte à 1870.

Ainsi créditée, et forte du poids historique de son église et de sa congrégation, l’école accueille aujourd’hui un public majoritairement issu de la classe moyenne des environs qui y trouve l’occasion de s’y mélanger et d’y recevoir un enseignement qu’elle juge de qualité. Celui-ci y est dispensé en anglais et va des mathématiques à l’histoire, en passant par les sciences, la géographie ou encore les arts plastiques.

« My God is so big »

Je regarde un groupe monter sur scène. Sous l’oeil attentif des professeurs – des femmes uniquement – les filles se positionnent en parallèles. Une dernière fois, elles ajustent tresses, cols, socquettes ; puis la musique démarre : « My God is so big, is so strong is so mighty / There’s nothing my God cannot do » peut-on les entendre chanter ; mais elles, de quel Dieu parlent-elles ?

« Cette année, seules deux de mes élèves sont catholiques » confie Faye Aristotle qui enseigne ici depuis six ans. Une autre enseignante, Achsah Samkumar, n’en a tout simplement aucune. Les deux femmes estiment que, sur une classe de 60 élèves en moyenne, 65% sont musulmanes, 20% hindoues, le reste se partageant entre jaïns, bouddhistes et catholiques – par ordre décroissant. Pour qui veillent alors les images, virginales icônes sur les murs peints en ocre ? ; et le Christ crucifié, par-dessus les tableaux noirs ?

Et les enseignantes de répondre : pour l’intérêt des filles elles-mêmes, élèves avant tout ; et à fortiori pour les parents. En effet, les saintes représentations ne véhiculent, pour eux, pas tant le signe d’une appartenance à une quelconque communauté religieuse que la garantie d’une éducation rigoureuse, porteuse de valeurs qu’ils partagent. Car si la principale mission de la congrégation du Carmel est et demeure l’éducation catholique de ses élèves, les principes enseignés détiennent, eux, une portée universelle, estiment les enseignantes : contribuer à la construction de personnalités fortes et équilibrées ; développer l’amour et la compassion envers les autres ; promouvoir l’intégration et la capacité d’adaptation ; valoriser le courage, la réactivité ainsi que la capacité à surmonter l’imprévu ; inculquer de fortes valeurs spirituelles et éthiques ; enfin, permettre aux jeunes filles d’analyser, de penser et de créer pour les rendre aptes à relever le défi d’un monde compétitif et changeant.

De l’incompréhension mutuelle

Un autre élément de réponse réside dans la composition démographique du quartier de Byculla où la communauté musulmane est importante. Mais l’explication ne se résume évidemment pas à des données statistiques, et si les valeurs jouent un rôle non-négligeable dans la décision d’envoyer leurs filles à la Gloria, c’est aussi l’aspect non-mixte de l’école qui attire les parents. « Ils estiment qu’elles sont protégées ici, plus en sécurité » me dit Achsah. Préservées. À l’abri des garçons qui pourraient les malmener, pensais-je. Erreur.

Une autre enseignante, Amanda Monteiro, me révèle en aparté que les parents préfèrent savoir leur filles séparées des garçons… pour qu’elles ne soient pas distraites par ces derniers. « Sinon, elles tombent amoureuses. N’oublie pas que ce sont toujours les femmes que l’on blâme pour ce qui leur arrive ». De la culpabilisation du sentiment amoureux ; à sens unique.

Je mesure alors toute la difficulté de la question entourant la petite fille, et à fortiori la femme indienne. Non pas que le sujet soit nouveau ; non pas qu’il ne soit pas traité. Le problème relève à mon sens plus de l’incompréhension mutuelle qui entoure le débat ; de ce regard extérieur que l’on porte sur un objet localisé ; de cet ethnocentrisme, peut-être, dont il est si difficile de se défaire. Un regard d’autant plus réducteur qu’il uniformise, tendant à généraliser des cas particuliers à l’échelle d’un pays qui compte plus d’un milliard d’habitants. En interrogeant les enseignantes, j’avais l’impression de chercher à leur faire dire des choses, à attendre d’elles des réponses que j’avais déjà formulé ; ce n’est pas ce que j’ai trouvé là.

« Soar like an eagle »

« Les choses changent en Inde, il y a du progrès » constatent-elles. Elles m’ont dit qu’en dix ans, la situation avait beaucoup évolué. Que l’importance donnée à l’enfant passait également par celle accordée à son éducation. Que les parents étaient plus enclins à laisser leurs filles partir étudier – notamment parce qu’il y a plus de probabilités qu’elles reviennent s’occuper d’eux plus tard. Qu’ils comprenaient aujourd’hui mieux qu’hier que celles-ci ne valent pas moins que leurs frères, et même plus selon les deux enseignantes : « Aujourd’hui ce sont les femmes qui font tout ! » assurent-elles. « Elles bougent, travaillent, jonglent entre leur vie professionnelle et leur rôle à la maison. »

Leur discours est plein d’espoir, et de sincérité. Mais il dénote une fois de plus le fossé conceptuel qui nous sépare. Quand elles parlent de leurs élèves, et de ces femmes en devenir, j’ai parfois du mal à saisir, à comprendre leurs schèmes de réflexion : « Si il y a bien une preuve de l’émancipation de la femme, c’est bien l’existence de wagons qui leur sont réservés comme dans local train de Mumbai ! Elles sont libres de se déplacer et sont protégées dans leur démarche de le faire ». N’y a-t-il pas comme un goût d’échec, entre leur mise à l’écart des garçons à l’école pour ne pas être distraites, et leur séparation des hommes dans le train pour garantir leur sécurité – sous couvert d’émancipation ?

Peut-être. Mais l’échec est toujours une conséquence, et il témoigne ici d’une dynamique. D’un envol ; du moins d’une tentative. « Chaque année nous choisissons un thème à travers lequel nous essayons d’inculquer nos valeurs » explique Faye. « Il détermine une sorte de direction à prendre, comme pour nos spectacles par exemple. » « L’année dernière, c’était ‘soar like an eagle’ » poursuit Achsah. « Vole, monte en flèche comme un aigle, le plus haut que tu peux ; c’était l’idée, l’esprit qu’on a voulu leur inculquer. »

Cette année, la devise choisie est « grow to spare and learn to share ». La métaphore agricole est évidente, d’où la chorégraphie sur le chant folklorique maharati Kurya Chalalya Ranat Baliraja. « C’est important pour elles de connecter ces concepts un peu abstraits à des choses auxquelles elles sont plus familières, à travers la danse par exemple. » Transmettre des valeurs, éduquer les femmes de demain : la volonté de pousser leurs élèves le plus loin possible est bien là, palpable. Et celle-ci porte ses fruits puisque les enseignantes m’assurent que l’immense majorité des filles poursuivent ensuite leur scolarité avec succès. Achsah articule fièrement : « successfull Glorian students ».

* * *

La Gloria Convent School n’est que la Gloria Convent School. Elle se situe à Mumbai, à des kilomètres des villages et des campagnes reculées ; à des kilomètres symboliques des bidonvilles voisins. Ses élèves sont issues de la classe moyenne des environs et vivent le quotidien privilégié d’une Inde en pleine mutation. On est là bien loin des sinistres faits divers qui font l’actualité, bien loin de ces statistiques qui placent l’Inde à la quatrième position des pays les plus dangereux pour la femme. Bien sûr ces deux mondes existent ; et pourquoi les limiter à deux, d’ailleurs ? L’Inde est une gemme, un ex « joyau de la couronne » dont les multiples facettes continuent de se tailler, de se définir, de s’émeriser, de se polir. Là, sur scène, une élève donne la réplique dans la pièce de théâtre qui sera jouée aux parents ; pour elle, et symboliquement pour toutes ces autres petites filles, qui n’ont pas la chance d’être écoutées, elle dit :

« Give me a chance. »

Théo.

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