La fracture iranienne. Liberté, Indépendance et République islamique

Iran. Crédits photo - Nicolas.

Banderoles iraniennes. Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj. 

 

Notre correspondant au Liban a voyagé en Iran. La devise iranienne est « Liberté, Indépendance et République islamique ».

« Azadi »

Liberté en persan se dit  « Azadi ». C’est d’abord l’omniprésence du terme qui frappe quand on arrive dans la capitale, et l’étonnement continue dans les provinces : on trouve une rue Azadi, un square Azadi ou même, à l’image de la tour Azadi à Téhéran, un monument dans chaque ville d’Iran. Dans l’esprit des Iraniens, le terme est indissociable de l’avènement de la révolution islamique, il y a 34 ans. À l’époque, les cris de milliers de citoyens résonnaient dans les rues, une nation unie demandant justice et liberté. À l’époque, le terme de « liberté » avait une toute autre signification, face au pouvoir du Shah. Aujourd’hui, la situation a bien changé et le régime politique, en se voulant fondé sur la liberté réclamée par le peuple, semble l’avoir pris en otage.

Désillusion nationale

L’Iran de 2014 est jeune : plus de 50 % de la population (autour de 80 millions, dont 13 millions habitant la capitale) a moins de 35 ans. Cette jeunesse a été produite par la révolution, élevée dans ses acquis. Pourtant, quand on demande à des étudiants leur avis sur la République islamique, la réponse est quasi unanime : « that sucks« . C’est bien le régime qui est critiqué et détesté, avec ses promesses non tenues et son hypocrisie qui ne semble jamais disparaître.

Un exemple donné par une étudiante est la fortune – estimée à plusieurs milliards – du guide suprême, Khamenei : dans une « réelle » République islamique, à l’image de celle qui était proposée en 1979, cela n’aurait jamais été possible. De même, la liberté et l’indépendance, promises dans les premières années, semblent avoir fait place à des règles plus nombreuses, des interdits multipliés et un cadre de vie toujours plus limité.

La place de la femme dans la société le montre : au XIXème siècle, la polygamie était pratiquée, le droit de la famille toujours en faveur de l’homme et l’habillement féminin réglementé. Le port du voile est aboli dans les années 1940. En 1962 le droit de vote est accordé aux femmes, et quelques années plus tard, l’âge minimum du mariage est élevé à 18 ans. Pourtant, dès la fin de la révolution (à laquelle beaucoup d’Iraniennes prirent part) et l’adoption d’une loi islamique dérivée de la charia, la plupart de ces droits furent réduits à néant. Encore aujourd’hui, le port du voile est obligatoire en public, la majorité des bus sont divisés, l’avant pour les hommes et l’arrière pour les femmes.

Crédits photo - Nicolas.

Un bus en Iran. Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

L’être et le paraître, l’individu et la République

L’espace privé est bien différent de l’espace public, et c’est dans cette différence que semble se situer la marge de liberté des Iraniens. Ils essaient tant bien que mal de vivre comme ils le désirent, à l’intérieur du cadre oppressant qui leur est fixé par le régime. L’alcool (tout comme la drogue) se vend sous le manteau, cher mais très répandu. Les sites internet normalement bannis (Facebook, Twitter, Instagram entre autres) sont très facilement accessibles. La mentalité des jeunes générations évolue. En majorité, les jeunes que j’ai rencontrés parlent anglais contrairement à leurs aînés ; certains désirent aussi travailler à l’étranger.

Au final, le fossé entre une société civile en pleine évolution et un régime politique qui ne lui accorde que quelques maigres concessions s’agrandit. Les jeunes iraniens ont souvent l’impression de se mentir, à l’image du voile qu’ils doivent porter et qu’ils considèrent comme un mensonge. Le régime donne l’impression de ne pas accorder d’importance aux comportements personnels et privés des citoyens, tant que l’image publique qu’ils peuvent afficher reste irréprochable. Celle-ci doit au contraire obéir aux valeurs que le régime défend ; or les jeunes iraniens ne partagent pas ces idéaux, et considèrent que leur véritable sens a été détourné.

Les jeux politiques de la République islamique

Les leçons ont été tirées des manifestations de 2009, en réaction à l’élection de Ahmadinejad à la présidence de la République et aux arrestations qui l’ont suivie. « Quand la situation changera, je serai trop vieille pour en profiter » cette phrase d’une jeune étudiante en médecine est révélatrice du pessimisme ambiant. Mais tout le monde n’est pas aussi fataliste : l’élection de Rohani en 2013, succédant à Ahmadinejad est aussi un signe d’espoir pour certains. Son positionnement lui fait tenir le rôle de pivot, de lien entre excès du régime et ouverture – ouverture principalement diplomatique pour l’instant. En effet, sa politique vise d’abord l’extérieur, pour attirer les entreprises, favoriser de nouvelles industries. Sur le plan social, les avancées sont maigres (« pour l’instant » disent les plus optimistes).

Rohani n’est pas seul : il doit composer avec Khamenei, qui représente le pouvoir religieux, et qui dispose du soutien du Parlement, dont les membres ont été institués sous Ahmadinejad (donc composé d’une grande majorité de fondamentalistes). Comme l’entend la République islamique, le religieux est omniprésent dans le politique, faisant du système une véritable théocratie. La justice est aussi islamique : l’interprétation joue une place importante et le résultat se révèle souvent arbitraire. Dans des cas d’adultère, le jugement peut aller de l’acquittement à l’emprisonnement, selon le juge consulté. Le renouvellement des membres du Parlement cette année pourrait apporter une représentation plus juste de la population, à son image.

Crédits photo - Nicolas.

Des femmes sur la place. Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

 

Ainsi, la société civile iranienne est fondamentalement différente du régime théocratique qui la gouverne : la devise nationale ne semble pas du tout adaptée, la liberté et l’indépendance n’ayant que peu de poids face à la puissance de la République islamique. La jeunesse iranienne oscille entre adaptation forcée et volonté de changement souvent réprimée. Il parait aujourd’hui difficile de défendre une devise qui ne porte plus leurs aspirations, mais il est tout aussi difficile de lui redonner son sens initial.

Nicolas Hrycaj

Une réflexion au sujet de « La fracture iranienne. Liberté, Indépendance et République islamique »

  1. Bonjour

    Un peu déçu par cet article. C’est évidemment très bien écrit mais on n’apprend pas grand chose de plus par rapport aux nombreux papiers parues dans la presse.

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