MURS — « Happily ever after », quand Jérusalem contait les ruines de Lifta

A Jérusalem, on trouve toutes sortes de murs : il y a les murs qui séparent, les murs qui protègent, les murs qui rassemblent, les murs qui parlent et ceux qui ont des oreilles… Il y a aussi ceux qu’on veut toucher, ceux qu’on aimerait bien frôler mais qu’on ne peut approcher. Il y a des murs sacrés et des murs profanes, des murs en pierres et des murs en béton… Bref, ici on pourrait inventer toute une « écologie du mur ».

Arche en pierre à l'intérieur d'une maison de Lifta © CrossWorlds / Marie Houdret-Lobjoit

Arche en pierres à l’intérieur d’une maison de Lifta © CrossWorlds / Marie Houdret-Lobjoit

 

Si vous n’avez jamais entendu de murs qui parlent, la Ville Sainte a une spécificité bien à elle : pouvoir communiquer en silence… Bâtie quasi-exclusivement en « pierres de Jérusalem » (dites grey gold) la ville raconte couche par couche et quartier après quartier sa fascinante histoire. La texture beige unifie et abrite des identités divergentes aux caractères exacerbés ! Porteuse de mémoire, elle dissémine çà et là les traces du passé de chacun, comme de petites piqûres de rappel.

Le creux de la vallée à l'horizon © CrossWorlds / Marie Houdret-Lobjoit

Le creux de la vallée à l’horizon © CrossWorlds / Marie Houdret-Lobjoit

 

Il était une fois dans l’Ouest

C’est l’histoire de Lifta, village palestinien situé à l’entrée de Jérusalem. Cette grande dame qui s’affaisse le long d’une verte vallée possède plus d’un conte dans son sac. Elle les livre de manière un peu spéciale, il faut savoir l’approcher. Si vous parvenez à descendre de l’échangeur autoroutier qui suture cette zone, il y a des chances pour que vous la rencontriez. S’enfoncer dans la Belle vallée, c’est découvrir un monde un peu magique : un bois dormant sans son prince, figé depuis de longues années.

Des traces de relevés géométriques © CrossWorlds / Marie Houdret-Lobjoit

Des traces de relevés géométriques © CrossWorlds / Marie Houdret-Lobjoit

 

Comme les pages d’un livre, les murs racontent la vie oubliée du village. Enfin, il faut vous dire que le livre est très vieux et tout jauni. Il y a beaucoup de pages arrachées, d’autres qui sont en piteux état et d’autres qu’on a rafistolées avec du scotch bon marché. Parce que Lifta, c’est plus qu’une seule histoire. C’est le terrain partagé de multiples trajectoires qui ont fusé au fil des ans. Depuis sa création, des résidents très différents ont successivement habité les lieux en modifiant, améliorant et transformant leur cadre de vie. Mentionné dans la Torah, le livre sacré des Juifs, on sait que le lieu existe depuis des milliers d’années (environ 3 000 ans). Invasions, révoltes, croisés, nomades, soldats, réfugiés, et j’en passe, ont ponctué les chapitres du conte avec leurs récits. Les derniers habitants ayant occupé durablement les maisons de pierres furent les familles palestiniennes installées depuis l’Empire ottoman. En 1948, environ 3 000 personnes peuplaient le village – avec environ 10% des terres appartenant à des Juifs, les Arabes possédant le reste. La cohabitation prend fin lorsque la guerre civile de 1948 éclate. Cette guerre est considérée comme une guerre d’indépendance pour le peuple juif, mais qualifiée de «  catastrophe  » par les populations arabes qui la nomment Nakba. En résulte le tracé de la « ligne verte », qui marque le nouveau découpage du territoire multi-identitaire. Jérusalem se voit divisée en deux et Lifta se retrouve alors à l’ouest, du côté israélien. En un an, la vallée devient déserte et voit la plupart de ses murs tomber.

Un toit voûté en pierres encore intact © CrossWorlds / Marie Houdret-Lobjoit

Un toit voûté en pierres encore intact © CrossWorlds / Marie Houdret-Lobjoit

 

Une maison au coin effondré © CrossWorlds / Marie Houdret-Lobjoit

Une maison au coin effondré © CrossWorlds / Marie Houdret-Lobjoit

 

Caillasses, ratures, gribouillis…

Sur les 410 maisons recensées en 1948, une cinquantaine subsiste aujourd’hui. Percées par des arbustes, toits dégringolés ou envahies par des figuiers, elles sont debout ! C’est presque un acte de résistance.

Pourquoi certaines maisons ont-elles été épargnées par le temps ? God only knows. Et encore, ce n’est pas sûr. Mais l’histoire ne s’arrête pas là ! Même toute ridée, Lifta n’a jamais cessé d’attirer dans ses limbes. A la suite de l’exode des habitants arabes, le village est devenu un lieu de transition accueillant des vagues de migration juives rejoignant la Terre Sainte. Entre 1948 et 1950, 350 000 personnes du monde entier débarquent en Israël à la recherche d’un toit, explique Yann Scioldo-Zürcher, chercheur du CRFJ, lors d’une conférence donnée en mars 2016.

Lifta comme appropriation artistique © CrossWorlds / Marie Houdret-Lobjoit

Lifta comme support artistique © CrossWorlds / Marie Houdret-Lobjoit

 

Parmi les migrants, Lifta accueille principalement des Yéménites. Surpeuplée dès 1950, Lifta est restaurée sous l’impulsion de l’agence Juive, organe gouvernemental chargé de l’immigration juive en Israël, afin d’accueillir temporairement les nouveaux venus.  A partir de 1967, le village se vide peu à peu lorsque l’agence offre aux familles un logement décent. Le gouvernement israélien fait alors percer un trou dans chaque coupole des maisons de pierres dans le but d’empêcher les installations illégales.

Cependant, les maisons vidées laissent la place à toutes sortes d’occupations. La Belle abrite alors en 1984 la base du groupe terroriste juif nommé The Jewish Underground, jusqu’à  accueillir aujourd’hui réfugiés, junkies, hippies et autres curieux à la recherche de tranquillité, à l’abri des regards de la ville.

Le mikve et la source d'Abraham © CrossWorlds / Marie Houdret-Lobjoit

Le mikve et la source d’Abraham © CrossWorlds / Marie Houdret-Lobjoit

 

Paradoxalement, Lifta attire aussi des juifs orthodoxes venus se baigner dans les piscines de sa source. Au centre du village se trouve en effet une source d’eau sacrée à laquelle est relié tout le système d’irrigation des terrasses. Depuis des générations, cette place voit converger les visiteurs et conserve encore sa fonction de rassemblement.

 

Une page blanche dans la ville

La vallée enchantée renferme à présent une identité plurielle que chacun aime s’approprier à sa manière. Quel pouvoir magique possède donc ce lieu ? Si ces visages aussi différents ne discutent pas ensemble autour d’un feu de camp, ils réussissent malgré tout à co-fréquenter ce terrain en paix.

Occupation illégale d'une maison © CrossWorlds / Marie Houdret-Lobjoit

Occupation illégale d’une maison © CrossWorlds / Marie Houdret-Lobjoit

 

Les ruines bucoliques de notre Belle endormie séduisent religieux et séculaires, mais elles restent un témoin de la création de l’État d’Israël. Lifta est d’ailleurs le dernier village palestinien inhabité encore debout à Jérusalem. La municipalité a jugé au début des années 2000 qu’il était temps d’aller de l’avant. Ainsi des plans ont-ils été présentés en 2006, dessinant un tout nouveau quartier dans la vallée. C’est ce que détaille un responsable du département de la conservation de Jérusalem lors d’une conférence donnée en mars 2016. Impulsé sous la pression foncière de la ville et par désir de préserver Lifta, le projet prévoit la construction de luxueuses villas de vacances à destination de personnes très aisées et un hôtel.

Groupe d'enfants montant à la source accompagnés par un juif orthodoxe © CrossWorlds / Marie Houdret-Lobjoit

Groupe d’enfants montant à la source accompagnés par un juif orthodoxe © CrossWorlds / Marie Houdret-Lobjoit

 

Le plan fut finalement suspendu par la cour suprême en 2012 suite à la pression de plusieurs associations qui cherchaient à défendre la cause historique et mémorielle du village. Le juge avait alors demandé la réalisation d’un relevé archéologique plus approfondi que le précédent.

Enchevêtrement des chemins à travers les ruines © CrossWorlds / Marie Houdret-Lobjoit

Enchevêtrement de chemins à travers les ruines © CrossWorlds / Marie Houdret-Lobjoit

 

L’organisation à but non lucratif israélo-palestinienne « Lifta Society » a engagé depuis plusieurs années un projet nommé SAVE LIFTA, afin de préserver le site. Le projet a aujourd’hui une grande ampleur et implique des acteurs internationaux (UNESCO, archéologues, représentants politiques israéliens et palestiniens, universitaires…). Quiconque s’intéresse à l’affaire se forge alors sa propre opinion et projette un avenir pour le lieu : inscription au patrimoine de l’UNESCO, musée à ciel ouvert, mémorial de l’Histoire palestinienne, réserve naturelle, trésor foncier…

Maisons et terrasses à Lifta © CrossWorlds / Marie Houdret-Lobjoit

Maisons et terrasses à Lifta © CrossWorlds / Marie Houdret-Lobjoit

 

Toujours figée et toujours convoitée, Lifta restera un livre ouvert. Car tant qu’il y aura des pierres,  il y aura de quoi écrire.

 

Marie Houdret-Lobjoit

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