Itinéraire d’une mémoire collective au rythme des devises israéliennes

Si Israël n’a pas de devise nationale, sa vie politique est pourtant rythmée par des slogans ou des phrases chocs qui nourrissent, depuis presque soixante ans, l’imaginaire, l’identité et l’auto-perception des Israéliens.

L’attachement à la patrie et à la nation demeure extrêmement vif comme en témoigne la quantité de drapeaux israéliens dressés aux fenêtres. Israël est un Etat jeune mais bel et bien présent depuis longtemps dans les textes religieux ainsi que dans l’imaginaire culturel, ce qui accentue l’amour de certains Israéliens pour leurs pays.

Pour ce quatrième regard, qui a pour thème la devise nationale, j’ai choisi de vous proposer un itinéraire, un cheminement, au fil de l’histoire de l’Etat d’Israël. Israël s’est construit autour d’objectifs précis : construire un foyer juif, ce dernier reposant sur le refus de l’oppression et du statut de minorité et sur la base d’une organisation sociale collectiviste au travers du système de kibboutz. Le 14 mai 1948, l’indépendance de Etat d’Israël est proclamée suivant le vote du plan de partage de la Palestine sous mandat britannique par l’ONU quelques mois plus tôt.

Ben Gourion déclare l'indépendance de l'Etat d'Israël à Tel Aviv en 1948. Crédits photo - Israel Government Press Office

Ben Gourion déclare l’indépendance de l’Etat d’Israël à Tel Aviv en 1948. Crédits photo: Israel Government Press Office

« Never again » : La Shoah et la construction de l’Etat d’Israël 

« To remember »  et  « Never Again » sont deux piliers importants dans la création de l’Etat d’Israël. Si un ensemble de foyers juifs existait déjà en Israël, une vague de réfugiés des camps est arrivée au sortir de la guerre, à tel point qu’en 1949, un Israélien sur trois était un survivant de l’Holocauste (Yablonka, 1999). Le très jeune Etat juif doit se construire sur un travail de mémoire collective, de souvenir et tout mettre en œuvre pour ne jamais reproduire ou laisser se reproduire un second Holocauste.

Cette idée fondatrice du « Never again », a façonné l’identité israélienne bien qu’elle ait aussi créé, à la fin des années 50, un fossé entre les survivants de la Shoah, immigrés en Israël, et les Sabras (populations juives installées en Israël avant 1948) pour qui ces évènements étaient ou semblaient lointains. Très présente, il est aussi utile de souligner – même si notre réflexion écarte toute forme d’extrémisme – que la « Jewish Defense League », organisation ultra-sioniste crée en 1968 et considérée depuis les années 2000 comme organisation terroriste par le FBI, a repris le « Never Again » comme son propre slogan.

Yechiel Klar, Noa Schori-Eyal et Yonat Klar ont montré que le « Never Again » est passé d’un outil d’autodéfinition par la négative (« Israël ne laissera plus jamais de génocide se dérouler ») à un élément constitutif de l’identité israélienne (« L’Holocauste fait partie de l’histoire et des raisons d’être d’Israël »). Il a été utilisé dans de nombreux discours politiques et notamment celui de Menachem Begin en novembre 1977 : « this entire generation, the generation of Holocaust and Resurrection, swore an oath of allegiance: never again shall we endanger our People; never again will our wives and our children – whom it is our duty to defend, if need be even at the cost of our own lives – be put in the devastating range of enemy fire. ». Plus de trente ans plus tard, en 2013, Barack Obama, en visite à Yad Vachem, le mémorial de la Shoah à Jérusalem, utilise la même rhétorique : “The State of Israel does not exist because of the Holocaust, but with the survival of the State of Israel there will never be a Holocaust again” – « L’Etat d’Israël n’existe pas à cause de l’Holocauste, mais grâce à la survie de l’Etat d’Israël, il n’y aura plus jamais d’Holocauste ».

« To remember » et la société aujourd’hui 

L’Holocauste et le devoir de mémoire, le « To remember », occupent de plus en plus de place dans les manuels scolaires, les articles de presse et les discours politiques, la rhétoriques des humoristes, les arts visuels ou encore la littérature à tel point que, d’après une étude d’Arian en 2012, 98,1% de adultes juifs-israéliens interrogés considèrent que le souvenir de Holocauste constitue un principe majeur de leurs vies. Plus encore, une étude menée de 2007 à 2008 montre que, chaque mois, le terme « Holocauste » apparaît presque autant de fois que l’expression « Israeli-Arab conflict » dans les articles du célèbre journal israélien Ha’aretz.

Cet événement historique tragique revêt aujourd’hui diverses formes d’influences dans la société. On pourrait ainsi, selon Yechiel Klar, identifier quatre éléments sociaux liés au devoir de mémoire de l’Holocauste.

Tout d’abord, la volonté de ne jamais devenir une victime « passive »  apparaît comme un vrai résultat de la mémoire de l’Holocauste et pourrait, peut-être, expliquer le besoin de constituer une force militaire importante via la conscription ou le perfectionnement de l’armée de métier.

Ensuite, les sentiments de culpabilité et d’impuissance qui ont pu toucher certains Juifs au sortir de la guerre nourrissent sans doute un deuxième projet majeur : celui de la nécessaire solidarité entre membres de la communauté juive et dont « la Loi du retour », instaurée en 1950, est un exemple d’envergure. Israël doit pouvoir être le foyer de chaque juif, qu’importe sa situation.

Les troisième et quatrième conséquences de ce devoir de mémoire de l’Holocauste sont l’obligation pour Israël d’agir comme exemple, notamment dans ses actions humanitaires, et de ne jamais devenir le coupable d’oppression et maltraitance envers d’autres peuples. Dans les années 60, Israël mena de nombreuses démarches d’aides humanitaires et d’aides au développement vers certains pays africains en difficultés.

Ces deux dernières « leçons » réellement constitutives de l’identité israélienne entrent aujourd’hui en conflit, pour certains, avec la politique intérieure et extérieure d’Israël. Tout d’abord, et de manière très récente, elles entrent en résonance avec la question des réfugiés érythréens et soudanais dans les grandes métropoles israéliennes. Aussi, et avec une plus grande ampleur, elles prennent beaucoup de sens dans le cadre du conflit israélo-palestinien. De nombreuses zones d’incompréhension subsistent encore, dès qu’il s’agit du lien entre la mémoire et la politique actuelle.

Si certains Israéliens considèrent la colonisation en Territoires Palestiniens comme un moyen d’assurer la survie d’Israël du danger extérieur, globalement de ses voisins régionaux, cette pratique semble s’opposer complètement à la dimension humaine et solidaire du devoir de mémoire et fait aujourd’hui débat au sein de la communauté internationale.

Sarah Melloul

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