Pour que vive la Mer Morte… mais à quel prix ?

La Mer Morte, trésor de l’humanité reconnu mondialement tant pour ses références bibliques que pour ses valeurs thérapeutiques, se meurt… Pour remédier à cette agonie douloureuse, les experts régionaux et internationaux tentent de trouver une solution.

Le dernier projet en date s’appelle « le Canal de la Paix ». Celui-ci consisterait à alimenter la Mer Morte avec l’eau de la Mer Rouge, en construisant un conduit souterrain de 210 km dans la région d’Arabah, le long de la faille du Rift qui forme une partie de la frontière entre la Jordanie, Israël et la Palestine… Déjà résonnent les cris d’alarme des écologistes. Auxquels s’ajoutent ceux des porte-monnaies, car le projet coûterait 1 milliard de dollars. Sauver la Mer Morte, on dit oui, mais à quel prix ?

La Mer Morte vue du rivage jordanien. Crédits photos : CrossWorld/ Maÿlis de Bantel

La Mer Morte vue du rivage jordanien. Crédits photos : CrossWorlds/ Maÿlis de Bantel

« Nous sommes en train de la perdre  »

Une étendue d’eau turquoise lovée entre les rives jordaniennes, israéliennes et palestiniennes. Cette surface plate, presque huileuse, bordée de falaises rocheuses et ourlée de cristaux salins, paraît presque irréelle. Sur ses rivages, les touristes apprécient les valeurs dermatologiques de ses eaux en s’enduisant de ses boues très noires, très riches en sels minéraux (son taux de salinité est six fois supérieur à celui des océans). Cette densité exceptionnelle explique le flottement des corps à la surface de l’eau. Elle est également à l’origine du nom de ce lac baptisé « Mer Morte » par les Grecs, aucun organisme vivant ne pouvant survivre à cette salinité extrême à l’exception de rares micro-organismes.

Des rides creusent le visage du rivage, cicatrices explicites de son agonie. La Mer Morte est, sans mauvais jeu de mot, en train de mourir. Son niveau, situé au plus bas de la surface du globe (soit à 420 mètres sous le niveau de la mer) baisse à une vitesse alarmante. « Nous sommes en train de la perdre » s’inquiète Nader Amr, le directeur du Dead Sea Spa Hotel en Jordanie. « Notre Centre Médical, qui avait les pieds dans l’eau à sa construction en 1999, se trouve aujourd’hui à 21 mètres de la Mer Morte ». Le directeur, qui prend une photo chaque année pour marquer le recul progressif de la Mer Morte, a également choisi d’installer sur la plage des écriteaux indiquant les différents niveaux de l’eau au fil des années.

Le plage du Dead Sea Spa Hotel. Crédits photos : Dead Sea Spa Hotel.

Le plage du Dead Sea Spa Hotel. Avec l’autorisation d’utilisation de la photo de Dead Sea Spa Hotel.

 

Les chiffres parlent pour eux-mêmes : depuis 1960, le niveau du lac baisse d’environ 1 mètre par an, selon la Royal Scientific Society. A ce rythme, la Mer Morte ne ressemblera plus qu’à un vaste désert de sel en 2050 si aucun remède n’est administré pour soulager son mal.

Les eaux de la Mer rouge pour sauver la Mer Morte  

Face à cette catastrophe naturelle, est né le projet du « Dead-Red Canal » (le Canal entre la Mer Rouge et la Mer Morte), qui a conclu à un accord tripartite régional signé le 9 décembre 2013 par la Jordanie, Israël et l’Autorité palestinienne à Washington avec le parrainage de la Banque mondiale. Techniquement ce projet, financé à la fois par des partenaires publics et privés, régionaux et internationaux, consiste en la construction d’ici 2021 d’un conduit souterrain de 210 kilomètres de long ralliant la Mer Rouge, à partir du port d’Aqaba, à la Mer Morte.

Ce pipeline permettra de stabiliser le niveau de la Mer Morte et de fournir de l’eau aux trois riverains qui souffrent de grand stress hydrique (Jordanie, Israël, Territoires palestiniens), en acheminant 100 millions de mètres cube d’eau par an à la Mer Morte (les 85 autres millions de mètres cubes pompés devant servir à une usine de dessalement située à Akaba, pour répondre aux besoins en eau de la région et participer ainsi à son développement économique).

 

Le projet de canal entre la Mer Rouge et la Mer Morte. Crédits photos : WaterWorld

Le projet de canal entre la Mer Rouge et la Mer Morte. Crédits photo : WaterWorld

 

Plusieurs phénomènes sont à l’origine de cet assèchement. Tout d’abord le débit du Jourdain, unique source d’alimentation de la Mer Morte avec les précipitations, diminue à une allure prodigieuse. A tel point que par certains endroits le Jourdain ressemble désormais davantage à un ruisseau qu’à un fleuve, s’alarme Mohammed, un guide jordanien qui accompagne régulièrement des touristes faire du trekking dans la région. « La Mer Morte est vraiment morte, ils l’ont tuée ! » s’exclame-t-il, accusant les entreprises minérales jordaniennes, mais surtout israéliennes, de pomper toute l’eau du Jourdain et du lac en lui-même, pour extraire potassium, magnésium et brome en quantité. A cette activité industrielle s’ajoute la captation frénétique à des fins d’irrigation agricole par les pays frontaliers.

Le lieu-même du baptême du Christ n'a plus grand chose à voir avec le fleuve aux "eaux débordantes" évoqué par la Bible. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

Le lieu-même du baptême du Christ n’a plus grand chose à voir avec le fleuve aux « eaux débordantes » évoqué par la Bible. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

 

Risque de déséquilibre écologique ?

Toutefois si tout le monde s’accorde pour sauver la Mer Morte, les moyens pour y arriver ne font pas l’unanimité. Certaines associations, notamment Friends of the Earth Middle East (FoEME), s’inquiètent du déséquilibre écologique qu’entraînera un tel projet. L’étude de faisabilité du projet rendue en 2013 demeure d’ailleurs prudente quant aux conséquences environnementales incertaines dues au mélange entre l’eau salée de la Mer Rouge, et l’eau douce de la Mer Morte (aussi surprenant que cela puisse être au vu de son taux de salinité exceptionnel, elle est en effet exclusivement alimentée par de l’eau douce). Les écologistes soulignent ainsi le péril que fait courir ce mélange à la composition minérale unique de la Mer Morte.

Pourtant Nabil Zou’bi, chef de projet au Ministère de l’eau et de l’irrigation en charge de la construction du pipeline, reste catégorique. « Nous sommes certains qu’il n’y aura aucun effet négatif car seulement 100 millions de mètres cube d’eau seront acheminés par an à la Mer Morte, or le danger n’est réel qu’à partir d’une introduction de 400 millions de mètres cube ». Par ailleurs le Ministère assure que des tests seront effectués tout au cours de la construction du canal, prévue entre 2018 et 2021, pour prévoir toute modification environnementale et en déduire les ajustements nécessaires.

Eaux troubles entre Israël, la Palestine et la Jordanie

Nabil Zou’bi tient enfin à souligner que le projet est également un pari géopolitique, d’où son surnom « Canal de la Paix ». En effet il réunit à la même table de négociations Israël, la Palestine et la Jordanie, 3 pays entretenant des relations conflictuelles. Mais ce pari n’est pas gagné d’avance, alors que l’escalade de la violence entre les palestiniens et les israéliens depuis début octobre fait craindre une troisième Intifada… Comme ces tensions sanglantes, le dossier sur la gestion de l’eau pose la question de la reconnaissance de l’Etat palestinien. Les droits des Palestiniens concernant la gestion de l’eau restant largement ignorés, malgré les accords d’Oslo de 1995 leur concédant un accès à l’eau. Avec la construction du canal, la dépendance de l’Autorité palestinienne envers Israël pourrait s’accroitre. De fait, Israël contrôle les principales sources d’eau renouvelables de Cisjordanie. Ainsi le projet, qui prévoit la désalinisation de 85 millions de mètres cube d’eau, en attribue déjà 35 millions pour la Jordanie, et 50 millions pour Israël. Les Palestiniens, eux, devront racheter leur part à Israël pour répondre à leurs besoins.

Malgré la finalisation de la conception des plans du Canal, redonner vie à la Mer Morte s’annonce être un exercice périlleux. Il subsiste de nombreuses ombres, tant sur le plan  environnemental, économique, que géopolitique. Le miracle attendu aujourd’hui en Terre Sainte pour ressusciter la Mer Morte a un prix. Et deux ans après la signature de l’accord tripartite, alors que les travaux, censés durer trois ans, n’ont toujours pas commencé, les acteurs peinent encore à se décider s’ils sont prêts à le payer… ou non.

Maÿlis de Bantel

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