Sacré, banni, une histoire du vin dans les trois religions monothéistes

« Sang du Christ », « sang de la vigne » ou « oeuvre de Satan » : les trois religions monothéistes ne manquent pas d’expressions lyriques pour qualifier le vin. Sacralisé dans le catholicisme, pièce maîtresse des fêtes religieuses juives, le vin est aussi la boisson du Paradis dans l’islam. Mais le vin est également considéré comme une source de luxure, de péché et d’abandon de soi. Il suffit d’un verre de vin pour que prière devienne débauche. Entre prohibition et célébration, sur le vin, la religion balance.   

Le vin dans la Bible : de l’ivresse de Noé au sang du Christ

« Noé le cultivateur commença de planter la vigne. Ayant bu du vin, il fut enivré et se dénuda à l’intérieur de sa tente », Genèse (IX, 20-21).

L’histoire du vin dans l’Ancien testament commence par l’ivresse de Noé, premier viticulteur. Le vin lui ouvre la porte du divin, mais aussi celle de la perte de soi : lorsqu’il se dénude devant ses fils, ceux-ci le recouvrent d’un drap et détournent le regard, les yeux pleins de honte. Dans la Bible, le vin peut même conduire jusqu’à l’inceste. C’est l’histoire de la fille de Loth qui, pensant être la seule rescapée du massacre de Sodome et Gomorrhe et voulant assurer sa descendance, enivre son père afin qu’il ne la reconnaisse pas au lit.

Ivresse embarrassante et inceste, jusque-là le tableau est bien sombre. Mais le vin serait aussi le premier miracle de Jésus, le premier « signe » qu’il donne à ses disciples afin qu’ils croient en lui.

L’Evangile selon Jean raconte que lors des noces de Cana, alors que la boisson manquait à la fête, Jésus aurait transformé l’eau en vin. « Tel fut le commencement des signes de Jésus (…) Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui » (Evangile selon Jean, 2,1-11). Pour le vin, ce n’est que le début d’une longue série de symboles : dans la Bible, le vin apparaît 173 fois dans l’Ancien Testament, et 41 fois dans le Nouveau, a compté Philippe Lefebvre, exégète interviewé par RCF radio.

Le vin, c’est le « sang de la vigne » dans la Genèse, la boisson de l’amour et de la passion dans le Cantique des Cantiques, l’un des psaumes de la Bible dont l’érotisme a mis bien des exégètes chrétiens dans l’embarras. Mais surtout, le vin et le pain seraient le sang et le corps de Christ : c’est la théorie de la transsubstantiation. « Buvez tous ; car ceci est mon sang », aurait dit Jésus lors de la Cène, son dernier repas, en tendant une coupe de vin aux apôtres. C’est ainsi qu’est instituée l’Eucharistie, sacrement chrétien qui commémore le sacrifice du Christ, célébré durant la messe.

Vin et christianisme : une « sobre ivresse »

Le vin est donc sacré, mais le verre ne doit pas être une coupe sans fond, car l’ivresse honteuse de Noé guetterait les buveurs déraisonnés. « Qui le boit avec modération est le seul à savoir que le vin est excellent », selon Saint-Paul. ». Jésus parle même de « sobre ivresse » – oxymore qui reflète bien l’ambiguité du rapport entre vin et religion.

Si les relations sont ambiguës, vin et religion chrétienne ont une histoire millénaire. Au Moyen-Âge, la production du vin est assurée quasi exclusivement par les monastères, et des saints patrons – Saint Vincent, Saint-Marc – sont responsables de la protection de la vigne et du vin. Le penchant des évêques et des papes pour le doux breuvage est bien connu. Selon les comptes de la chambre apostolique d’Avignon, la consommation quotidienne de vin par personne à la cour pontificale atteignait les deux litres et demi – bien loin de la modération préconisée par la Bible.

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Le vin de l’eucharistie. CC / Pixabay / congerdesign

Le vin, incontournable lors des cérémonies juives

Le vin est aujourd’hui au centre des fêtes religieuses chrétiennes, mais aussi juives. Dans la Torah, le peuple hébreu est ainsi symbolisé par un plant de vigne, que Dieu aurait arraché d’Egypte pour le transplanter en Israël. Le Talmud de Babylone prétend même que le fruit par lequel est arrivé la connaissance du bien et du mal n’est pas la pomme, mais bien le raisin.

Mais surtout, le vin fait partie intégrante des traditions et rituels religieux juifs. Le vendredi soir, au moment d’aborder le Shabbat, l’usage veut que l’on remercie Dieu, « Roi de l’univers, créateur du fruit de la vigne » en buvant une coupe de vin, appelée kiddouch. Le vin rythme de nombreuses cérémonies juives : mariage, circoncision, Pessah (la Pâque juive) s’ouvrent et se terminent avec une coupe de vin. Lors de Pessah, obligation est même donnée de boire quatre coupes de vin, et d’en laisser une cinquième sur la table comme signe d’espoir de l’avènement du Messie.

Chrétiens et juifs boivent donc du vin dans le cadre de leurs cérémonies religieuses – mais pas nécessairement le même vin. Au moment où la diaspora juive se disperse en Europe et aux Etats-Unis, les chrétiens et les juifs s’opposent ainsi sur la façon de vinifier.

Au Moyen-Âge, il est interdit aux Juifs d’être propriétaires terriens, donc de posséder des vignes. Accusés par les chrétiens de colorer leur vin blanc par du sang de chrétien, les juifs ne consomment plus que du vin blanc, et peu à peu, ils s’éloignent de la viticulture. Il faut attendre le vingtième siècle pour que le  « vin casher », dont le mode de production respecte le code alimentaire prescrit par la Bible hébraïque, prenne son essor.

En 1996, les vins du Golan apparaissent en France grâce au négociant Roberto Cohen, qui devient le premier importateur de vins israéliens en France. Depuis, la production de vin casher est en pleine expansion, répondant à une demande grandissante des consommateurs. Comme l’explique Yaakov Cohen dans La Revue du Vin, la culture du “bon vin” est de plus en plus répandue dans la communauté juive, impulsant une augmentation de la production.

Le vin dans l’islam, entre interdiction et élévation spirituelle

Si l’ambivalence du rapport au vin est flagrant dans le christianisme et le judaïsme, il l’est encore plus dans l’islam. « Il y aura là des fleuves dont l’eau est incorruptible, des fleuves de lait au goût inaltérable, des fleuves de vin, délices pour ceux qui en boivent » (sourate 47, 15 du Coran). Dans l’islam, le vin est la boisson promise, réservée au bons croyants après leur mort. Coulant en abondance au Paradis, elle est jugée impie sur Terre.

Dans la sourate 2, verset 219 du Coran, le vin est associé aux jeux de hasard : tous deux comportent « un grand péché et un avantage, mais le péché qui s’y trouve est plus grand que leur utilité ».

Un péché donc, mais est-ce réellement un interdit ? Si l’on s’en tient à cette sourate, rien n’est moins sûr, d’autant que la sourate « les femmes » (4,43) enjoint aux croyants de ne pas prier en état d’ivresse… Impliquant ainsi qu’il serait possible de s’enivrer. Mais la sourate « le festin » (5,90) est plus catégorique : « Le vin, le jeu de hasard (…) ne sont qu’une abomination, oeuvre du diable. Ecartez-vous en afin que vous réussissiez », ordonne-t-elle.

A partir de là, il s’agit donc de savoir quelle sourate prime. La règle d’interprétation classique veut que le verset le plus récent supprime le plus ancien – l’interdiction serait donc consacrée.

Mais dans la pratique, l’interdit a eu du mal à s’imposer. Si la boisson a été prohibée au temps des califats omeyyade (661-750), elle est plus acceptée sous le califat abbasside (750-1258), période durant laquelle les poètes d’Aboû Nouwâs à Omar Khayyam ont donné libre cours à leur célébration du vin. « Bois du vin, c’est lui la vie éternelle », écrit Omar Khayyam. Pour le poète hédoniste, le vin est source de joie et de vie ; il est aussi une manière d’approcher le divin.

De manière générale, dans l’islam, le rapport au vin divise. Interdite pour la plupart des musulmans pratiquants, l’ivresse est au contraire considérée par les musulmans soufis comme une métaphore de l’extase divine :  ainsi, le poète soufi Jelad-ed-Din évoque « l’âme enivrée de vin immortel ».

L’évocation et la célébration du vin font donc partie intégrante de la culture religieuse musulmane : le vin, ce n’est pas que l’interdit, c’est aussi l’élévation spirituelle.

Le vin en « Terre Sainte »

A Jérusalem et plus généralement en Israël, la sacralisation du vin a laissé des traces.  Depuis les années 1950 et l’arrivée de nombreux viticulteurs venus d’Europe, la production de vin est en plein essor. Tous les ans, quarante millions de bouteilles sont produites par les viticulteurs israéliens, parmi lesquelles cinq à sept millions sont exportées, tout d’abord vers les Etats-Unis.

Le secteur est dominé par quelques grands vignobles — comme les caves Carmel, qui représentent près de la moitié de la production du pays — et rapporte entre 300 et 350 millions de dollars par an au pays. Mais pour l’économie, la religion n’est pas forcément un atout : le vin casher a des coûts de production très élevés, puisqu’il faut payer les rabbins qui le certifient. Une bouteille de vin casher est environ 20 à 30% plus chère qu’un vin classique — difficile donc de l’exporter.

Rime Abdallah

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