Istanbul, entre urbanisation et contestation

Pour ce regard, notre correspondant à Beyrouth a fait le voyage à Istanbul pour vous rapporter ses plus belles photos et son analyse sur cette ville qui fait face à un carrefour décisif pour son avenir.

Crédits photos : notre photographe Nicolas

Une rue à Istanbul en Turquie. Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

 Une urbanisation massive

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Une rue à Istanbul en Turquie. Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

Istanbul s’urbanise, et c’est la première chose que l’on voit dans la rue. Chantiers, grues, certaines zones sont complètement en travaux. La croissance urbaine a été extrême au cours du dernier demi-siècle. Le marché immobilier voit les prix fonciers augmenter, dans l’attente de plus values importantes à réaliser : au final, on peut s’attendre à un alignement sur les prix des grandes métropoles. Cette augmentation s’accompagne d’une raréfaction des terrains urbanisables. La mairie d’Istanbul a ainsi eu plusieurs menaces de l’Unesco lors de la dernière décennie, plus précisément depuis le plan de transformation urbaine lancé en 2004 : la ville pourrait être déclassée du patrimoine mondial de l’humanité.

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Des hommes descendent les escaliers à Istanbul en Turquie. Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

La construction d’un canal en est l’un des piliers, ainsi qu’un argument électoral majeur du Premier Ministre Erdogan. Il est censé relier la mer de Marmara à la mer Noire ; du fait de ses dimensions (50 km de long, plus de 100 m de large), il pourrait permettre de fluidifier la circulation maritime dans le détroit du Bosphore, et lancer de nouveaux processus d’urbanisation, en étendant la mégapole. Or la Turquie doit garantir la libre circulation dans le Bosphore, considéré comme une voie d’eau internationale, et le projet de créations d’îles artificielles qui l’accompagne semble irréalisable pour plusieurs experts. Il y a également le projet de création d’un pont, plus éloigné du centre, dans le but de dédensifier la circulation saturée des deux autres ponts.

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Vue sur le Bosphore à Istanbul en Turquie. Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

La volonté de faire d’Istanbul un centre urbain mondial, sur le modèle de Dubaï par exemple, est claire ; il y aurait également l’idée de garder la péninsule historique comme centre touristique. Le touriste convoité est religieux et consommateur : les musulmans de classes moyenne et élevée représentent le public cible, principalement ceux venus des pays du Golfe.

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Un parking à Istanbul en Turquie. Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

Pari politique et discours de légitimation

La religion prend une place capitale dans la nouvelle Turquie, particulièrement pour le gouvernement conservateur et musulman actuel, en dépit de la laïcité, fondement de la République. On voit que Erdogan cherche à favoriser cet électorat par la variété des projets qu’il soutient ou imagine ; on peut évoquer l’idée de la « plus grande mosquée du monde », encore plus massive que celle de Médine, avec six minarets, sur une colline surplombant la mer, de plus de 250 m de hauteur. Même si Erdogan semble vouloir s’inscrire dans le glorieux patrimoine ottoman en se référant à Sinan (architecte de Soliman le Magnifique, sultan historique de l’apogée de l’Empire), il faut souligner que cette mosquée serait accompagnée d’un centre commercial, d’hôtels, de boutiques et d’un cinéma.

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Un homme dans la rue à Istanbul en Turquie. Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

Mais ces paradoxes ne laissent pas la population turque indifférente. La proposition de construction d’une caserne ottomane devant abriter un centre commercial sur la place Taksim, et la fermeture aux voitures par le gouvernement fait débat. Haut lieu de contestation politique, nœud urbain, la place et le quartier voisin de Beyoglu sont emblématiques. La référence ottomane est évidente et le discours moral bien présent : Taksim représente aussi dans l’imaginaire conservateur un endroit qui a perdu ses valeurs nationales. Selon Jean-François Pérouse, directeur de l’Institut Français des études anatoliennes (IFEA), l’enjeu politique est clair. La suppression du parc de Gezi à Taksim qui s’inscrit dans ce projet a lancé un mouvement de protestation important, depuis 2013.

Le Sultan Erdogan

Le 1er mai à Taksim (déclarée zone interdite par le gouvernement depuis le lancement de la contestation en 2013), des affrontements violents ont opposé la police turque aux manifestants. Les transports en commun ont été suspendus une partie de la journée, en même temps que les ferrys reliant rive asiatique et européenne.

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Istanbul en Turquie. Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

Le contexte d’urbanisation massive se double ainsi des dérives autoritaires d’Erdogan : il a la mainmise sur la plupart des médias, intimidés ou même rachetés, il multiplie les accusations de complot étranger contre le gouvernement pour répondre aux scandales de corruption. Erdogan concentre les critiques en assumant parfaitement ses idées, et en surenchérissant souvent. Il apparaît complètement coupé de l’opinion, allant jusqu’à vouloir interdire Facebook et Youtube (idée annoncée en mars 2014), alimentant et radicalisant même la contestation.

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Istanbul en Turquie. Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

La population se sent dépossédée par tous ces projets d’urbanisme opaques. Et pour cause, ces aménagements échappent au local pour se consacrer à l’international, à la centralité d’Istanbul. Le pouvoir arrive de plus à manipuler les organisations de la société civile, laissant la population en dehors de ses choix, provoquant un ras-le-bol qui se généralise, en particulier chez les jeunes.

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Istanbul en Turquie. Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

On peut donc être nostalgique de la glorieuse Istanbul ottomane, aujourd’hui révolue, le gouvernement semblant détruire la nature et le patrimoine alors qu’il la glorifie. Sur les rives du Bosphore, le prix de la modernité semble cher à payer.

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Istanbul en Turquie. Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

Nicolas Hrycaj

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